Questionnements sur la condition enfantine

Publié par Aneth

LES GROS MOTS

Pourquoi interdit-on aux enfants de dire des gros mots ? Est-ce qu'on leur donne une explication ? Quel résultat obtient-on et, surtout, dans quel but le fait-on ? Le sait-on seulement ? Bien sûr qu'ils ont intérêt à ne pas dire n'importe quoi en présence de tiers, parce que ça peut les exposer à des violences. Ne pourrait-on simplement l'expliquer aux enfants ? Même tout petits, ils sont capables de comprendre, d'éviter de blesser l'amour-propre de personnes susceptibles ou de nous mettre nous-mêmes en situation délicate... Sans cet interdit d'ailleurs, bien des enfants n'éprouveraient pas l'envie d'abuser des gros mots et pourraient apprendre à les utiliser avec opportunité. Quant à ceux qui en abusent parce qu'ils n'arrêtent pas d'en entendre et qu'on n'est pas respectueux avec eux, c'est un autre problème. Un gros mot évoque généralement quelque chose de répugnant, mais le plus souvent, on n'y pense pas. Les jurons peuvent exprimer une émotion qu'avec des mots de personne "bien élevée" il serait impossible de libérer : c'est bon pour la santé et ne fait en réalité de mal à personne. L'interdiction du gros mot renvoie à celle de la colère (je pense à la colère de l'opprimé et non pas à celle que vous jette à la face un individu qui vous écrase !) En situation de totale impuissance devant une injustice, l'insolence bien maîtrisée, fine, "polie", est certes une meilleure ressource que le gros mot qu'il vaut mieux garder pour se défouler une fois en sécurité. Mais cette précaution, cette faculté demande de l'expérience, la maitrise du langage : les enfants ont donc plus facilement recours aux gros mots. Justement, au lieu de les leur interdire, pourquoi ne pas à cette occasion dialoguer, les laisser exprimer leurs besoins, chercher avec eux des solutions, encourager leur libre-arbitre réellement, sans manipulation ? Certes, c'est plus fatiguant, cela prend du temps, demande de la réflexion, de l'empathie... Et puis se sentir craint par un plus faible que soi peut donner des satisfactions. Bref, les adultes ne sont pas des modèles de vertu et quand ils l'oublient pour donner des leçons aux enfants prêts à croire tout ce qu'on leur dit, notamment que c'est pour leur bien, ils leur nuisent.

LA DESOBEISSANCE

Pourquoi les enfants désobéissent-il ? Est-ce à cause de mauvais instincts ? Mais quel instinct porte à se vouloir obéi d'eux ? A qui profite l'obéissance ? Ceux qui ne cherchent pas à se faire obéir à tout prix ont-ils à déplorer des conséquences désastreuses ? Les rapports humains fondés sur l'obéissance et la punition sont-il meilleurs que ceux qui se basent sur la confiance et le dialogue ? Quel espace de liberté, de créativité et d'autonomie laisse aux enfants l'obligation de se soumettre à la volonté des plus grands ? Dans quelle mesure rend-on service à ceux que l'on dresse à obéir ? Comment peut-on affirmer sans gêne que c'est pour leur bien quand cela les fait souffrir ? Le présent d'un enfant a-t-il aussi peu d'intérêt ? Et les donneurs d'ordres sont-ils absolument désintéressés ? S'ils n'arrivent pas à fonctionner autrement, est-ce positif pour la société et pour les enfants dont ils doivent s'occuper ? La mauvaise foi amènera toujours les tenants du pouvoir à justifier ou nier le mal qu'ils causent à plus ou moins brève échéance. La désobéissance est bien souvent un geste de sauvegarde d'identité, une preuve de bonne santé mentale et surtout l'occasion de prendre une bouffée d'air frais entre mille contraintes et pressions. C'est quelquefois aussi un acte héroïque. Chercher à se faire obéir empêche d'entendre et de voir tant de choses précieuses, instructives, sources de joie ! S'intéresser à lui, se soucier de ce qu'il ressent rend un enfant heureux et lui donne envie de rendre aussi les autres heureux. Quant à la prétendue utilité sociale du dressage à l'obéissance, elle ne fait pas le poids face à l'importance du respect du plus faible pour une véritable justice sociale.

L'INSTANT PRESENT

Pourquoi tant de gens imposent-ils aux enfants des contraintes, désagréments qui peuvent même devenir des tortures, uniquement pour l'avenir, même lointain ? S'agit-il d'anxiété ? Car qui peut être certain de ce dont l'avenir sera fait? Les enfants n'ont-ils pas le droit, comme chacun, de jouir de leur présent ? Non seulement ça gâche des instants précieux qui auraient pu être vécus, partagés dans la bonne humeur; mais en plus cela fait perdre des repères essentiels car les enfants ainsi traités finissent par ne plus être capables de se fier à ce qu'ils ressentent...et par vouloir imposer, une fois grands, les mêmes choses à ceux qui dépendent d'eux. L'école, peu adaptée aux besoins et préoccupations des jeunes est pour pas mal d'entre eux source de souffrance. Par crainte de l'avenir, parents ou éducateurs tendent à dramatiser, diaboliser une résistance plus ou moins consciente à ce que le système scolaire impose. Eux-mêmes, peut-être, ne savent plus profiter de l'instant présent et se focalisent uniquement sur des résultats... Ne peut-on essayer de comprendre ces résistances? Cesser de sacrifier le présent à un avenir hypothétique ?

LE BIEN ET LE MAL

Comment expliquer ces notions aux enfants ? Est-ce qu'elles ne diffèrent pas d'une culture à une autre, d'un milieu à un autre, d'une famille à une autre ? Théorique, la notion de bien et de mal n'est pas fiable. Elle ne l'est qu'en se référant au réel qui est le ressenti humain de ce qui fait du bien ou du mal. Les mots que l'on emploie en s'adressant aux petits enfants sont déterminants pour les aider à se repérer entre le "bien" et le "mal". Même tout petits, ils ont déjà connu toutes sortes de douleurs et, je l'espère pour eux, tout autant de joies. Le fait de nommer "mal" ce qui fait souffrir et "bien" ce qui rend heureux (dans l'instant) est cohérent. Mais leur dire quand ils souffrent que c'est pour leur bien ou, quand ils prennent plaisir à quelque chose, que c'est mal, les plonge dans une dangereuse confusion. Par exemple, un médicament très désagréable ne fait pas de bien immédiat, mais on espère simplement qu'il en fera bientôt : en le disant clairement et avec beaucoup d'empathie, la confusion est évitée et pas mal de douleur, aussi. Et puis en redonnant l'importance qu'il mérite au ressenti des enfants, l'on peut aussi être amené à remettre en question le traitement prescrit et en chercher un plus supportable... Face aux tentations comme les sucreries, vilipender leur gourmandise ne leur permet pas de sentir notre bienveillance, et nous devrions plutôt les aider à ne pas trop en consommer, en cherchant d'abord à savoir quel manque cela compense ou d'où provient cette possible addiction. En cas d'imprudence de l'enfant, par exemple pour traverser la rue, le gronder (ou pire) ne l'aide pas à réaliser qu'il a risqué sa vie. Le prendre dans ses bras affectueusement en lui disant combien on a eu peur pour lui est une bien plus saine manifestation d'attachement à l'enfant que de lui hurler dessus et/ou lui donner une fessée ! Surtout, pour préserver sa sécurité tant qu'il n'est pas capable de l'assurer seul, il est bien plus efficace de veiller attentivement et délicatement sur lui tout en lui expliquant les dangers, plutôt que de lui donner des ordres. Quand un enfant en brusque un autre, l'accuser de méchanceté et le punir ressemble à une condamnation sans avocat, alors qu'il est capable de respect s'il se sent compris et respecté lui-même. Considérer les enfants comme de la "mauvaise graine" est très injuste et les amène hélas à se percevoir comme tels. Tout cela ne favorise pas leur sens de la justice, leur respect envers eux-mêmes et les prive peu à peu de repères solides à partir de ce qu'ils éprouvent. Plongés nous-mêmes dans la confusion depuis la tendre enfance, trop souvent pressés, stressés, préoccupés par le tourbillon de la vie, peu disponibles, les nombreuses erreurs que nous commettons au détriment des enfants ne peuvent leur être reprochées !

SOCIALISATION, SOCIABILISATION

Définition du Larousse du verbe "socialiser" : "Adapter un individu aux exigences de la vie sociale". Cela me paraît bien vague, tellement qu'au nom de la socialisation d'un enfant il semble que l'on peut tout se permettre. Définition du Larousse du verbe "sociabiliser" : "rendre plus sociable" (et comme exemple : "l'école sociabilise les enfants") Définition de "sociable" : "qui vit en société", "qui se lie facilement aux autres et avec qui il est agréable de vivre". L'une des missions - ou des effets automatiques ? -  de l'école serait donc de sociabiliser les enfants, de les adapter à la société, de les amener à être plus agréables aux autres. Pour qui et quoi ne sont-ils pas assez sociables ? A quel prix et à qui doivent-ils devenir plus agréables ? Se lier facilement aux autres : est-ce indispensable ? La société est-elle si parfaite que les larmes, les peurs ou autres résistances des enfants à leur sociabilisation ne puissent amener les adultes à la remettre en question ? L'écoute de l'autre, le souci de son bien-être, ici et maintenant: quelle plus belle preuve de sociabilité ? Ne pourrions-nous être un peu plus sociables envers les enfants ?

LES LARMES

Est-ce "normal" que les bébés et les enfants pleurent davantage que leurs aînés ? Est-ce le propre du bébé de pleurer ? Est-ce qu'ils pleurent "pour un rien" ou par "caprice" ? Ne pouvons-nous entendre ce que nous transmettent leurs larmes, leurs gémissements, leurs hurlements ? Ils expriment un mal-être pourtant. Certes, quand on ne parvient pas à apaiser, quand cela dure, c'est difficile à supporter et l'on craint aussi de déranger l'entourage. Je vois chaque jour beaucoup de gens qui minimisent le chagrin de l'enfant, voire qui le nient, le traitant de comédien. J'en vois qui laissent hurler un bébé cramoisi de souffrance en attendant juste que ça passe. Et il y en a qui tapent, punissent un enfant en larmes, comme s'ils considéraient qu'il s'agit de rébellion, préoccupés surtout de dresser le petit capricieux... ou d'avoir la paix : quelles preuves d'amour ! Même si nous ne parvenons pas à répondre à sa demande, ne pouvons-nous au moins nous montrer compatissants, sensibles à la douleur de l'enfant, la prendre au sérieux et considérer comme une priorité de le réconforter ? Ce qui n'est pas important pour nous peut l'être énormément pour lui. "Arrête ta comédie", "Tais-toi", "Tu n'as pas honte à ton âge ?", "Si tu continues la police va venir te chercher"... Que penseriez-vous si les personnes qui vous sont le plus chères au monde vous disaient des choses pareilles quand vous pleurez ? Et quel sentiment s'emparerait de vous si, alors que vous commencez à pleurer on vous envoyait balader ? N'auriez-vous pas alors besoin de pleurer encore davantage, et à la fin de hurler votre douleur face à tant d'incompréhension ? Quand l'enfant ne peut plus pleurer et subit, subit, sans mot dire, ou ne peut plus que la violence, la pathologie est installée. Et c'est ainsi que l'incapacité de ressentir se perpétue de génération en génération. Ces mots aideront peut-être des personnes malheureuses à ne pas minimiser leurs propres douleurs, à retrouver l'accès à leur véritable histoire en prenant plus au sérieux leur petite enfance...

LA POLITESSE

Est-ce qu'il n'est pas naturel chez le petit enfant d'imiter le comportement de ceux qui l'entourent, surtout leur comportement envers lui ? Pourquoi donc le tourmenter en cherchant à le "dresser" presque dès le berceau à la politesse ? En vertu de l'éducation reçue ? Cela n'est pas un argument valable. L'amour qu'un parent éprouve pour son petit enfant totalement dépendant ne vaut-il pas une remise en question de cette éducation ? La vérité est que si nous nous montrons courtois et polis en général, et tout particulièrement envers nos enfants - sans affectation ni moralisme mais avec bienveillance, simplement parce que l'on a compris le sens de ces règles de bien-vivre ensemble - ils le deviendront spontanément, à leur rythme. S'ils sont encore trop petits pour savoir remercier par des mots, quoi de plus simple que de remercier à leur place ? En dressant les enfants à la politesse, l'on peut en faire de petits automates bien élevés et hypocrites, les amener à gaspiller leur énergie en se culpabilisant pour des bêtises, ou encore les amener à résister par de l'impolitesse en toute occasion. Dans le dernier cas, si l'éducateur (parent ou autre) n'assouplit pas son attitude, ne s'interroge pas davantage sur le bien fondé de ses exigences, cela peut mener à une escalade de violence qui n'est bénéfique pour personne. Par ailleurs, avons-nous le devoir moral de nous montrer courtois, polis, envers des gens qui nous insultent, nous malmènent ? Pas le moins du monde : nous pouvons juste en avoir la prudence, s'il s'agit de puissants. Cette réalité rend encore plus absurde un dressage à la politesse.

LA HONTE

Pourquoi, bien souvent, les enfants font-ils honte à leur parents ? Est-ce parce qu'ils se comportent mal ? C'est-à-dire? Les notions de bien et de mal sont si arbitraires... Le fait que nous puissions éprouver de la honte alors que nous ne faisons de mal à personne est-il juste ? Le jugement des autres, quand il provient d'idées reçues, d'un point de vue égoïste, d'étroitesse d'esprit, mérite-t-il que nous le préférions à la justice envers notre enfant et envers nous-mêmes ? Plutôt que de reprendre à son compte les aspects les plus mesquins et rigides de la société contre ses enfants, ne gagnerait-on pas, au fond, à les soutenir avec fierté... et prudence ? Bien des adultes ne manquent pas d'utiliser les préjugés sociaux pour obtenir ce qu'ils veulent, chantage moral ou affectif à l'appui, misant sur la honte de leur cible trop bien éduquée. Résister à ce type d'intimidation est de la légitime défense. Quant à la honte ressentie après que son enfant a effectivement causé du tort à quelqu'un, est-elle constructive ? Liée à un sentiment de culpabilité, elle centre sur soi et bloque l'intelligence, entrave la résolution des problèmes. Alors, la honte : cadeau empoisonné et tenace qui se transmet de génération en génération ? L'admettre, c'est déjà beaucoup !

DES DROITS SUR LE CORPS DE L'ENFANT?

 

La réponse est évidement : aucun. Mais, dans les faits, qu’en est-il ? Pour sa survie, pour son confort, pour sa santé, pour… Tout n’est-il pas prétexte à s’approprier, « innocemment » et souvent avec bienveillance, le corps du tout petit qui ne peut encore parler ni s’échapper ? La façon dont les adultes lui montrent leur affection est-elle un droit qu’ils s’octroient ? Une anticipation attentive et délicate de ses besoins? Une réponse empathique à sa demande plus ou moins explicite ? Attention, délicatesse, empathie : tout est là, rien moins qu’évident. Dans la continuité des soins au nourrisson puis au tout petit, repas, toilette, habillement, emploi du temps, câlins[i],...  sont trop souvent - et longtemps - imposés à l'enfant en dépit de ses plus ou moins nettes manifestations de rejet. Cela n’est pas sans conséquences. Y arrive-t-on ? A revendiquer le respect du corps ? A écouter son corps ?  Peut-on admettre que ce qui est imposé physiquement à l'enfant dès sa naissance risque de nuire à sa santé, à son équilibre ? Point névralgique, sujet brûlant… Même s’il est hélas couramment nécessaire de contraindre l’enfant à quelque chose de désagréable pour son corps, la différence est énorme selon que nous avons conscience que notre propre corps n’appartient qu’à nous… ou pas ; selon que nous avons la réelle volonté de respecter celui des autres… ou pas ; selon le degré de confusion dans lequel notre éducation et la société nous ont plongés en nous coupant de notre propre ressenti, en nous habituant à le minimiser ou à le nier, par exemple lors d’une consultation chez le médecin. Et si beaucoup plus de problèmes que nous ne l'imaginons provenaient de cette confusion?

 

[i] Les gestes qui déclenchent le rire aussi, comme les chatouilles par exemple