Léo Malet

Publié le par Aneth

Léo Malet

120, rue de la gare – Ed. 10/18 Fleuve noir 1983 (Ecrit en 1942)

 

Page 34 : « Mon voisin de lit, s’il était sourd, n’était pas aveugle. Il me demanda avec sollicitude ce que me voulaient les poulets. Je répondis que j’avais coupé un huissier en morceaux, que cela m’avait donné mal au crâne, qu’un tas d’autres ennuis s’ensuivirent, mais Greta Garbo me tirerait de là. »

 

Page 87 : « – Charmante soirée, dit Marc en se déshabillant. Une agression… dont j’ai manqué faire les frais ; un type dans le jus ; l’interrogatoire au troisième degré d’une appétissante blondinette ; la mise knock-out et le garrotage d’un de vos alliés ; l’entrée par effraction dans le logement d’un assassin décédé et fouille dudit. Avec vous on ne s’embête pas. »

 

Page 114 : « Je parcourus encore la politique générale, la politique particulière, la guerre, la rubrique du marché noir, les petites annonces, à la recherche de celle que j’attends depuis vingt ans (Maître Tartempion, notaire à Bouzigues, prie M. Burma (Nestor) de se mettre d’urgence en rapport avec son étude au sujet de la succession d’un oncle d’Amérique), bien entendu, ne la trouvai pas et fils un paquet de toute cette paperasse. »

 

Hélène en danger, paru en 1949 - Ed Premières enquêtes de Nestor Burma - Albert Laffont

Page 709 : "Son pardessus ouvert sur un veston sombre et boutonné de travers, la silhouette était cocasse avec toutefois quelque chose d’inquiétant. Je le répète, tout à fait un phénomène pour Nestor Burma, à présent j’en étais sûr. Il traversa à vive allure, manqua se faire accrocher par une auto de la Wehrmacht. Le chauffeur militaire l’injuria ; il n’en eut cure. Parvenu devant l’immeuble qui abrite mes bureaux, je déduisis de ses mouvements de tête qu’il parcourait les plaques en garnissant l’entrée. Puis, son regard se porta jusqu’à l’étage et il disparut de mon champ visuel. Il avait dû s’engouffrer sous le porche. – Un client Hélène ! m’exclamai-je joyeusement, car j’étais sûr de ne pas me tromper et l’individu me paraissait intéressant. Un client ! Vous vous rendez compte. Vite, à votre machine et faites du barouf comme si vous maniiez une mitraillette. La porte d’entrée est simplement poussée, hein ? Bon. Ce monsieur va nous surprendre accablés par la besogne. Ça lui donnera une idée de mes honoraires. J’ôtai mon chapeau et mon pardessus, les envoyai promener sur une chaise et, un pli soucieux au front, me plongeai dans l’étude d’un dossier datant de 1930. Près du poêle, Hélène violentait l’Underwood. Elle pianotait là-dessus que c’en était une bénédiction. Malgré le cliquetis, j’entendis battre les portes de l’ascenseur, puis s’ouvrir, en grinçant un peu, celle du palier. Le visiteur ne s’éternisa pas dans le vestibule. Guidé par le bruit de la machine, il vint droit à mon bureau. J’avais les yeux fixés sur la poignée de cuivre. Elle tourna. La porte s’ouvrit. Immédiatement, je décidai de verser cinquante centimes à la caisse d’épargne au bénéfice de mon flair. Il ne m’avait pas trompé. Le type que j’avais aperçu de la fenêtre se tenait devant nous. Etait-ce le froid, les restrictions ou autre chose ? Il offrait vraiment une sale bouille, la distance ne m’avait pas permis de m’en rendre compte comme à présent. Blanc comme un linge, ses narines se pinçaient. Il fit un pas dans la pièce, sa main gauche au chambranle de la porte comme s’il s’y accrochait. Ses yeux incertains jetèrent un regard circulaire. Il avisa Hélène et ce fut vers elle qu’il se dirigea avec effort, les jambes flageolantes. Il n’alla pas loin. Brusquement, privé de son point d’appui, il tomba en avant, bredouillant un vague son où je crus discerner l’écho de mon nom. Ses ridicules bottines à boutons, sorties d’une rétrospective 1900, raclèrent le tapis, y laissant un peu de boue, puis s’immobilisèrent. Sa main droite s’ouvrit et un bout de crayon s’en échappa. J’ignore comment cela se fit. Je ne bondis pas de derrière ma table. Je me levai au contraire avec un calme dont je fus le premier surpris. Ce n’était pas dans mes habitudes. Hélène, à deux pas du cadavre, le considérait en tremblant. Je m’approchai avec lenteur. Nos regards se croisèrent. Ce fut bref, mais je lus dans le sien une expression soupçonneuse. Et le même sentiment devait habiter mes yeux. Silencieusement, je fouillai le macchabée. Il ne me semblait pas avoir succombé bien catholiquement, mais ma science médicale inexistante ne me permettant de rien conjecturer, je ne nourrissais d’autre ambition que de m’assurer à qui j’avais affaire. Je fus déçu et ma perplexité s’accrut. Le type était dépourvu de carte d’identité, de portefeuille, d’agenda ou de tout autre truc de ce genre. Je ne trouvai dans ses poches qu’un peu de monnaie, une montre en argent et un ticket de métro, le dernier d’un carnet utilisé pour deux voyages. Les numéros des pinces perforantes, qui font aussi composteur, se chevauchaient. Aucun nom n’était mentionné sur le boîtier de la montre. Seuls les vêtements permettraient peut-être d’identifier le cadavre. Mais ils étaient de confection, achetés à la Belle Jardinière et, selon toute apparence, bien avant guerre. De toute façon, ces renseignements ne m’indiqueraient pas ce que le type était venu faire chez moi et quel service il attendait de l’agence Fiat Lux.  Découragé, j’empochai le crayon – piètre indice dont la signification n’aveuglait pas – et laissai le citoyen. Là où il était, il ne mangeait pas de pain. D’un tiroir du bureau, je sortis deux verres et un flacon d’eau-de-vie rhumée fortement entamé. – Tapons-nous cela, Hélène, invitai-je. Nous en avons besoin tous les deux. Sapristi, on se rouille, Hélène, on se rouille ! Voilà qu’un mort nous bouleverse à présent ? Et en 1944, encore ? Si mes concurrents apprennent ça, je suis foutu ! Dès le second verre, ça allait mieux. Du menton, je désignai le corps toujours étalé au beau milieu de la pièce. – Vous n’auriez jamais vu ce type, par hasard ? insinuai-je. – Non, répondit-elle, avec sincérité. Je haussai les épaules. – Alors, c’est mystère et boule de gomme. Autrement dit, les affaires reprennent… C’est égal, ajoutai-je, au bout d’un silence. Ce n’est pas le moment de servir un dépôt mortuaire. Les esprits sont trop agités. Je composai le numéro de la PJ. Le commissaire Florimond Faroux était là. – Allô Faroux ? Ici Nestor Nurma. Au lieu de fainéanter à la Tour Pointue, vous feriez mieux de faire un saut jusqu’à l’agence. J’ai reçu une visite tardive du Père Noël qui a déposé un colis familial pour vous. – Qu’est-ce qu’il y a encore ? bougonna-t-il. – N’espérez pas que je vous le dise par téléphone, gros malin. Dérangez-vous donc, vous ne le regretterez pas. Ah ! j’oubliais, ne venez pas seul. Faites suivre une ambulance. – Une amb… Je lui coupai la parole en raccrochant. C’est bien pratique, le téléphone, pour asseoir une réputation de grossièreté."

La nuit de Saint-Germain-des Prés (paru en 1955) – Les nouveaux mystères de paris 6e arrondissement (même édition)

Page 737 : "Le métro me cracha à Saint-Germain-des-Prés. Je sortis du wagon pour ainsi dire à la nage, tellement je transpirais. C’était une moite nuit de juin, avec, suspendu sur la capitale, un orage de Marseille qui menaçait toujours sans jamais passer aux actes. A la surface, il faisait encore plus chaud que dans le souterrain. J’émergeai sur le boulevard à l’ombre de l’église et me frayai un chemin à travers la bruyante foule des promeneurs cosmopolites qui ondulaient sur le large trottoir, le long des grilles du petit square, indifférents à la vaisselle historique que le camelot de bronze Bernard Palissy, du haut de son socle, leur propose inlassablement. L’atmosphère était imprégnée d’une stagnante odeur composite, où les vapeurs d’essence et de goudron liquéfié se conjuguaient au tabac blond et aux parfums de prix. Tout à fait Montmartre en 1926, Château Caucasien en moins. Sur la chaussée, de somptueuses bagnoles, aux carrosseries éclaboussées par les reflets mourants de l’enseigne au néon d’un grand café de la place, roulaient lentement, cherchant sans beaucoup d’espoir un espace libre pour se ranger. La terrasse du Mabillon, qui s’étendait jusqu’au caniveau, et celle de la Rhumerie-Martiniquaise, contenue vaille que vaille dans l’espace de son plancher surélevé, rivalisaient d’animation, avec le pourcentage requis de viande saoule. Entre les deux bistros pétant aux jointures, l'étroite rue de l’Echaudé, chère à Alfred Jarry, qui y avait situé sa station-service de décervelage, m’apparut comme une oasis de fraîcheur et de tranquillité. Par-dessus les toits des voitures à l’arrêt, la rampe lumineuse de l’Echaudé, le snack-bar que tient Henri Leduc, formée d’une succession d’ampoules électriques multicolores, dans la meilleure tradition populaire des illuminations de 14 juillet, me fit signe. Je mis le cap dessus. Il n’y avait presque personne dans le minuscule établissement, ce qui était aussi bien, vu la température et ce qui m’y amenait. Mais il ne fallait pas s’inquiéter, je connais l’endroit. D’ici une heure ou deux, ça allait rappliquer de partout. Je jetai un coup d’œil à angle droit, la disposition des lieux n’en permettant pas de circulaire. Un couple cinématographique, vestimentairement parlant, occupait une table et cassait la croûte. Un peu plus loin, un type très digne, genre gravure de modes, l’air prétence d’un cachet d’aspirine qui se prendrait pour du maxiton, d’épais cheveux blancs surmontant son visage maigre de poète ravagé par l’inspiration – ou les soucis – mangeait délicieusement, avec des gestes maniérés, quelque chose qui me parut ressembler à un plat de lentilles. Les yeux braqués sur l’affiche 1900 qui lui faisait face et vantant la supériorité de la bougie à cinq trous sur ses rivales, il rêvait plus ou moins à son droit d’aînesse. Au comptoir, Louis, le barman, impeccable et correct dans sa veste immaculée, disputait une partie de dés avec un client barbichu, aux sons d’une musique douce issue d’un poste de radio invisible, et Henri, l’œil vif derrière ses lunettes cerclées d’or, faisait des comptes, à la caisse, un verre embué à portée de sa main, celle qui ne tenait pas le crayon. "

Micmac moche au boul’mich – Ed. 10/18 Fleuve noir 1987 (Ecrit en 1957)

 

Page 33 : « – Paul ne s’est pas suicidé. On l’a tué. Je fus sur le point de lui dire : « Je l’espère », tellement il me semblait que cela lui ferait plaisir, mais je me retins, par sotte pudeur, parce qu’enfin, suicidé ou trucidé, le coup était le même : ça ne changerait rien à l’état actuel du jeune homme, au royaume obscur des asticots souterrains. »

 

Page 45 : « Je tendis l’oreille. La neige avait dû céder la place à la flotte, car j’entendais comme une sorte de martèlement. Ce n’était pas la pluie. Ce n’était que Faroux qui tambourinait sur son sous-main. Manifestement, cette conversation commençait à lui courir sur l’haricot. »

 

Page 72 : « Je me penchai sur le personnage. Il dégageait une odeur composite où luttaient, à armes inégales, le cosmétique dont il enduisait ses cheveux, le vin, l’alcool et le peu de sang qui avait coulé de sa blessure. Il avait stoppé un coquet gnon derrière les oreilles, mais il n’était pas mort. Mon avis était qu’avant de partir dans les pommes, il ne devait pas déjà être très conscient ; il devait tenir une bonne biture. »

 

Page 98 : « On n’aurait pas su lui donner d’âge. De taille moyenne, il portait un veston de tweed de bonne coupe, mais crasseux, et une chemise noire sans cravate. Peut-être, à l’origine, la chemise n’était-elle pas noire. Elle l’était devenue. Par extraordinaire, son falzar ne tire-bouchonnait pas sur ses chaussures. Un oubli, sans doute. »

 

Page 127 : « Ses traits étaient fins, assez beaux, mais tirés, ravagés, défaits. Il avait l’air fatigué au-delà de toute expression. Ses yeux humides, aux globes injectés de sang, brillaient d’une flamme mystique ou de folie. »

 

Page 134 : « Depuis le temps que je me décarcassais sans résultat pour me libérer de Toussaint Lanouvelle, j’aurais dû penser que le plus simple était d’ôter mon pardingue puisque aussi bien c’était dans le tissu de ce vêtement que le mort enfonçait ses doigts. L’œuf de colombe, grâce auquel l’esprit vient aux pigeons. Je vous jure ! »

 

Page 138 : «  J’avais le mauvais œil ou quoi ? J’allais chez Van Straeten et un type rappliquait qui lui cassait la gueule. J’allais chez Toussaint Lanouvelle et il se faisait déquiller. Je n’allais plus oser aller chez qui que ce soit, moi, maintenant. Sauf, peut-être, chez mon percepteur. »

 

Page 191 : « N’ouvrez pas de grands yeux comme ça. Ils ne sont déjà pas beaux à voir, à leur dimension normale. Mais il aurait pu vous rendre aveugle, ce sale type ! – Et pour vous admirer, c’eût été midi. Minuit, plutôt. »

Casse-pipe à la Nation – Ed. 10/18 Fleuve noir 1987 (Ecrit en 1957)

Page 11 : « Comme je contourne la colonne de Juillet, à la Bastoche, pour m’engager dans la rue de Lyon, la flotte remet ça. Le pare-brise se constelle et ruisselle, et j’entends les gouttes marteler le toit de la voiture. Je mets l’essuie-glace en service. Il ronronne et nous chantonnons ensemble : C’est le mois de Marie, c’est le mois le plus beau, ouvre ton parapluie, il va tomber de l’eau. »

 

Page 48 : « Dans le temps, un flic, pour se convaincre qu’il pleuvait, il lui fallait au moins assister à une inondation. Aujourd’hui, dès qu’il reçoit une goutte d’eau, échappée à l’arrosoir d’un type qui entretient ses fleurs, il construit une digue. Ça doit être la nouvelle école. »

 

Page 85 : « Il est neuf heures trente, lorsque je monte l’escalier conduisant aux bureaux de l’agence Fiat Lux, recherches en tout genre, bon ou mauvais, mézigue, directeur. Entre le premier et le second étage, quelque chose me fait lever la tête, comme si je décelais une présence insolite. C’est gagné. Des godasses indifférentes, un falzar neutre, une gabardine qui ne prend pas parti, un chapeau quelconque. Tout ça, en double exemplaire et porté par deux types qui s’accoudent à la rampe, comme s’ils s’apprêtaient à cracher dans la cage de l’escalier. L’éternel inspecteur Grégoire et un collègue. – Oh ! Salut, je fais. Venez pour une consultation ? »

 

Page 176 : « C’est la sonnerie du téléphone qui me réveille, le lendemain. Ma montre dit onze heures et quelques. Je décroche deux trucs en même temps : le combiné et (presque) ma mâchoire, tellement je bâille : – Allô ! – Ici Faroux ! tonitrue Faroux. (On dirait qu’il va m’avaler depuis le Quai des Orfèvres, moi, les deux appareils et dix kilomètres de fil.) »

 

Page 183 : « Elle m’entraîne dans le salon où sa mère travaille mélancoliquement à une sorte de tapisserie. Je présente mes respects à la Pénélope du gros qui tâche, m’enquiers de son mari (ce qui est inutile et superfétatoire, et d’ailleurs je m’en fous de sa santé), il va très bien merci, il n’est pas là, il est à ses chaix de Bercy, parfait parfait. »

 

Page 200 : « On a beau s’attendre à l’inattendu, ça fait tout de même quelque chose. Ça fonctionne parfaitement, sans un grincement, sans un pépin. T’as pas tort, Nestor, et je te crois, Burma, que cette maison doit contenir des indications utiles. »

Publié dans Policiers

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