Léo Malet

Publié le par Aneth

Léo Malet

La nuit de Saint-Germain-des Prés (paru en 1955) – Les nouveaux mystères de paris 6e arrondissement (même édition)

Page 737 : "Le métro me cracha à Saint-Germain-des-Prés. Je sortis du wagon pour ainsi dire à la nage, tellement je transpirais. C’était une moite nuit de juin, avec, suspendu sur la capitale, un orage de Marseille qui menaçait toujours sans jamais passer aux actes. A la surface, il faisait encore plus chaud que dans le souterrain. J’émergeai sur le boulevard à l’ombre de l’église et me frayai un chemin à travers la bruyante foule des promeneurs cosmopolites qui ondulaient sur le large trottoir, le long des grilles du petit square, indifférents à la vaisselle historique que le camelot de bronze Bernard Palissy, du haut de son socle, leur propose inlassablement. L’atmosphère était imprégnée d’une stagnante odeur composite, où les vapeurs d’essence et de goudron liquéfié se conjuguaient au tabac blond et aux parfums de prix. Tout à fait Montmartre en 1926, Château Caucasien en moins. Sur la chaussée, de somptueuses bagnoles, aux carrosseries éclaboussées par les reflets mourants de l’enseigne au néon d’un grand café de la place, roulaient lentement, cherchant sans beaucoup d’espoir un espace libre pour se ranger. La terrasse du Mabillon, qui s’étendait jusqu’au caniveau, et celle de la Rhumerie-Martiniquaise, contenue vaille que vaille dans l’espace de son plancher surélevé, rivalisaient d’animation, avec le pourcentage requis de viande saoule. Entre les deux bistros pétant aux jointures, l'étroite rue de l’Echaudé, chère à Alfred Jarry, qui y avait situé sa station-service de décervelage, m’apparut comme une oasis de fraîcheur et de tranquillité. Par-dessus les toits des voitures à l’arrêt, la rampe lumineuse de l’Echaudé, le snack-bar que tient Henri Leduc, formée d’une succession d’ampoules électriques multicolores, dans la meilleure tradition populaire des illuminations de 14 juillet, me fit signe. Je mis le cap dessus. Il n’y avait presque personne dans le minuscule établissement, ce qui était aussi bien, vu la température et ce qui m’y amenait. Mais il ne fallait pas s’inquiéter, je connais l’endroit. D’ici une heure ou deux, ça allait rappliquer de partout. Je jetai un coup d’œil à angle droit, la disposition des lieux n’en permettant pas de circulaire. Un couple cinématographique, vestimentairement parlant, occupait une table et cassait la croûte. Un peu plus loin, un type très digne, genre gravure de modes, l’air prétence d’un cachet d’aspirine qui se prendrait pour du maxiton, d’épais cheveux blancs surmontant son visage maigre de poète ravagé par l’inspiration – ou les soucis – mangeait délicieusement, avec des gestes maniérés, quelque chose qui me parut ressembler à un plat de lentilles. Les yeux braqués sur l’affiche 1900 qui lui faisait face et vantant la supériorité de la bougie à cinq trous sur ses rivales, il rêvait plus ou moins à son droit d’aînesse. Au comptoir, Louis, le barman, impeccable et correct dans sa veste immaculée, disputait une partie de dés avec un client barbichu, aux sons d’une musique douce issue d’un poste de radio invisible, et Henri, l’œil vif derrière ses lunettes cerclées d’or, faisait des comptes, à la caisse, un verre embué à portée de sa main, celle qui ne tenait pas le crayon. "

Hélène en danger, paru en 1949 - Ed Premières enquêtes de Nestor Burma - Albert Laffont

Page 709 : "Son pardessus ouvert sur un veston sombre et boulonné de travers, la silhouette était cocasse avec toutefois quelque chose d’inquiétant. Je le répète, tout à fait un phénomène pour Nestor Burma, à présent j’en étais sûr. Il traversa à vive allure, manqua se faire accrocher par une auto de la Wehrmacht. Le chauffeur militaire l’injuria ; il n’en eut cure. Parvenu devant l’immeuble qui abrite mes bureaux, je déduisis de ses mouvements de tête qu’il parcourait les plaques en garnissant l’entrée. Puis, son regard se porta jusqu’à l’étage et il disparut de mon champ visuel. Il avait dû s’engouffrer sous le porche. – Un client Hélène ! m’exclamai-je joyeusement, car j’étais sûr de ne pas me tromper et l’individu me paraissait intéressant. Un client ! Vous vous rendez compte. Vite, à votre machine et faites du barouf comme si vous maniiez une mitraillette. La porte d’entrée est simplement poussée, hein ? Bon. Ce monsieur va nous surprendre accablés par la besogne. Ça lui donnera une idée de mes honoraires. J’ôtai mon chapeau et mon pardessus, les envoyai promener sur une chaise et, un pli soucieux au front, me plongeai dans l’étude d’un dossier datant de 1930. Près du poêle, Hélène violentait l’Underwood. Elle pianotait là-dessus que c’en était une bénédiction. Malgré le cliquetis, j’entendis battre les portes de l’ascenseur, puis s’ouvrir, en grinçant un peu, celle du palier. Le visiteur ne s’éternisa pas dans le vestibule. Guidé par le bruit de la machine, il vint droit à mon bureau. J’avais les yeux fixés sur la poignée de cuivre. Elle tourna. La porte s’ouvrit. Immédiatement, je décidai de verser cinquante centimes à la caisse d’épargne au bénéfice de mon flair. Il ne m’avait pas trompé. Le type que j’avais aperçu de la fenêtre se tenait devant nous. Etait-ce le froid, les restrictions ou autre chose ? Il offrait vraiment une sale bouille, la distance ne m’avait pas permis de m’en rendre compte comme à présent. Blanc comme un linge, ses narines se pinçaient. Il fit un pas dans la pièce, sa main gauche au chambranle de la porte comme s’il s’y accrochait. Ses yeux incertains jetèrent un regard circulaire. Il avisa Hélène et ce fut vers elle qu’il se dirigea avec effort, les jambes flageolantes. Il n’alla pas loin. Brusquement, privé de son point d’appui, il tomba en avant, bredouillant un vague son où je crus discerner l’écho de mon nom. Ses ridicules bottines à boutons, sorties d’une rétrospective 1900, raclèrent le tapis, y laissant un peu de boue, puis s’immobilisèrent. Sa main droite s’ouvrit et un bout de crayon s’en échappa. J’ignore comment cela se fit. Je ne bondis pas de derrière ma table. Je me levai au contraire avec un calme dont je fus le premier surpris. Ce n’était pas dans mes habitudes. Hélène, à deux pas du cadavre, le considérait en tremblant. Je m’approchai avec lenteur. Nos regards se croisèrent. Ce fut bref, mais je lus dans le sien une expression soupçonneuse. Et le même sentiment devait habiter mes yeux. Silencieusement, je fouillai le macchabée. Il ne me semblait pas avoir succombé bien catholiquement, mais ma science médicale inexistante ne me permettant de rien conjecturer, je ne nourrissais d’autre ambition que de m’assurer à qui j’avais affaire. Je fus déçu et ma perplexité s’accrut. Le type était dépourvu de carte d’identité, de portefeuille, d’agenda ou de tout autre truc de ce genre. Je ne trouvai dans ses poches qu’un peu de monnaie, une montre en argent et un ticket de métro, le dernier d’un carnet utilisé pour deux voyages. Les numéros des pinces perforantes, qui font aussi composteur, se chevauchaient. Aucun nom n’était mentionné sur le boîtier de la montre. Seuls les vêtements permettraient peut-être d’identifier le cadavre. Mais ils étaient de confection, achetés à la Belle Jardinière et, selon toute apparence, bien avant guerre. De toute façon, ces renseignements ne m’indiqueraient pas ce que le type était venu faire chez moi et quel service il attendait de l’agence Fiat Lux.  Découragé, j’empochai le crayon – piètre indice dont la signification n’aveuglait pas – et laissai le citoyen. Là où il était, il ne mangeait pas de pain. D’un tiroir du bureau, je sortis deux verres et un flacon d’eau-de-vie rhumée fortement entamé. – Tapons-nous cela, Hélène, invitai-je. Nous en avons besoin tous les deux. Sapristi, on se rouille, Hélène, on se rouille ! Voilà qu’un mort nous bouleverse à présent ? Et en 1944, encore ? Si mes concurrents apprennent ça, je suis foutu ! Dès le second verre, ça allait mieux. Du menton, je désignai le corps toujours étalé au beau milieu de la pièce. – Vous n’auriez jamais vu ce type, par hasard ? insinuai-je. – Non, répondit-elle, avec sincérité. Je haussai les épaules. – Alors, c’est mystère et boule de gomme. Autrement dit, les affaires reprennent… C’est égal, ajoutai-je, au bout d’un silence. Ce n’est pas le moment de servir un dépôt mortuaire. Les esprits sont trop agités. Je composai le numéro de la PJ. Le commissaire Florimond Faroux était là. – Allô Faroux ? Ici Nestor Nurma. Au lieu de fainéanter à la Tour Pointue, vous feriez mieux de faire un saut jusqu’à l’agence. J’ai reçu une visite tardive du Père Noël qui a déposé un colis familial pour vous. – Qu’est-ce qu’il y a encore ? bougonna-t-il. – N’espérez pas que je vous le dise par téléphone, gros malin. Dérangez-vous donc, vous ne le regretterez pas. Ah ! j’oubliais, ne venez pas seul. Faites suivre une ambulance. – Une amb… Je lui coupai la parole en raccrochant. C’est bien pratique, le téléphone, pour asseoir une réputation de grossièreté."