Fred Vargas

Publié le par Aneth

Fred Vargas

Debout les morts – Ed. J’ai lu, 2000 (Ed. originale en 1995)

 

Page 42 : « – J’ai écouté aux portes, dit-il. Madame a bien écouté aux fenêtres. Chez moi, ça relève du tic, d’une vieille habitude. Ça ne me gêne pas du tout. – C’est gai, dit Lucien. – Madame a raison en tous points, continua le vieux. Il faut creuser. »

Page 49 : « – Faudrait creuser la question, dit-il sans bouger de sa fenêtre. – En attendant, dit Marc, c’est un trou qu’on va creuser. Je ne sais pas dans quoi on a foutu les pieds. – Dans la merde, dit Mathias. Question d’habitude. – Dînons, dit Lucien. Feignons d’en être sortis. »

Page 110 : « La jeune femme avait le visage abîmé d’avoir pleuré, les cheveux noirs hérissés, raidis par le passage répété de ses mains mouillées. Marc aurait voulu tout sécher, tout recoiffer. »

Page 127 : « Marc, qui observait les remous des histoires tristes qui venaient affleurer sur ce visage, bien repérables à l’œil du connaisseur, était satisfait de les voir refluer, même s’il savait que ce genre de pause pouvait n’être que provisoire. »

Page 168 : « Mathias avait décidé qu’il aimerait bien ce type. Il le trouvait trop maigre, pas beau, mais il était droit, il suivait son truc, sa petite conviction. Comme lui, quand Marc se foutait de sa gueule en lui parlant de sa chasse à l’aurochs. Ce type frêle ne lâcherait pas son arc, c’était sûr. »

Page 169 : « – C’est le Péquod ici ? – Non, dit Marc en souriant aussi. C’est le pont de la recherche. Toutes périodes, tous hommes, tous espaces. De moins 500 000 avant J.C à 1918, de l’Afrique à l’Asie, de l’Europe à l’Antarctique. »

Page 177 : « Quant à Lucien, un idéaliste dispersé sur toutes les gammes des excès possibles, des stridences les plus criardes aux basses les plus bourdonnantes. Dans son agitation cacophonique, se produisaient inévitablement des impacts, des collisions diverses capables de faire surgir des étincelles inespérées. »

Page 180 : « Mathias était un dormeur aux aguets. Il sortit de son lit et vit par la fenêtre Lucien qui gesticulait dans la rue en criant leurs noms. Il s’était juché sur une grande poubelle, on se sait pourquoi au juste, peut-être pour mieux se faire entendre, et son équilibre paraissait précaire. Mathias prit un manche de balai sans balai et frappa deux coups au plafond pour réveiller Marc. Il n’entendit rien bouger et décida de se passer de son aide. Il rejoignit Lucien dans la rue au moment où celui-ci tombait de son perchoir. »

 

Page 182 : « – « La connerie militaire et l’immensité des flots sont les deux seules choses qui puissent donner une idée de l’infini », dit Mathias. Lucien stoppa net au milieu du jardin. – D’où tiens-tu ça ? demanda-t-il. – D’un journal de tranchées qui s’intitule « On progresse ». C’est dans un de tes bouquins. – Je ne savais pas que tu me lisais, dit Lucien. – Il est prudent de savoir avec qui on vit, dit Mathias. »

 

Page 204 : « C’était un jeune type à l’expression butée, bornée, conforme à la plus tragique idée qu’on puisse se faire d’un crétin à qui la consigne tient lieu de pensée. »

 

Page 242 : « Marc pensa que, décidément, il n’arriverait jamais à comprendre ce type. Ils étaient tous graves, le meurtrier était à quelques pas d’eux, et lui ne pensait qu’à briquer sa table en bois. Alors que sans lui, toute l’affaire serait restée bloquée. C’était presque son œuvre et il s’en foutait. »

Sans feu ni lieu - Ed. J’ai lu 1997

 

Page 8 : « Il estimait que son crapaud était un imposteur. Il affectait d’hiberner, en plein été en plus, mais c’était une feinte, il bougeait sitôt qu’on ne le regardait pas. Pour dire le fond des choses, Bufo, sous le coup de la condition domestique, avait perdu tout son savoir au sujet de l’hibernation, mais il refusait de l’admettre, parce qu’il était fier. »

 

Page 32 : « – C’est quoi ce « B » sur ta main ? – C’est ma liste de courses. De la Bière, des Boîtes à chaussures, du Bismarck. Pourquoi es-tu venue ? – Ben je te l’ai dit, Ludwig. Pour le crime. Enfin, pour les deux crimes. Ludwig versa le thé et sourit. – Ah oui, ma vieille ? Tu as peur ? – C’est pas ça, dit Marthe en haussant les épaules. C’est le meurtrier. – Quoi le meurtrier ? dit Louis sans s’impatienter. – Rien. C’est juste qu’il est chez moi. Il dort. […] Elle examina le vert de ces yeux qu’elle connaissait bien, et y trouva du scepticisme, de l’inquiétude, en même temps qu’un intérêt ardent. »

 

Page 34 : «  Il n’avait pas confiance dans le garçon, c’est ce qu’il disait, et que son fils était un crétin et un malfaisant, c’est ce qu’il disait aussi, si on peut appeler ça dire quelque chose. Parce qu’à mon idée, des saletés pareilles, ça s’appelle pas des mots. »

 

Page 42 : « – Je fais le gratin, continua Armand Vandoosler en ouvrant la porte du réfectoire, parce que j’excelle dans la confection du gratin. Je suis donc acculé par mon talent, que dis-je, mon génie, à gratiner. Et toi, l’Allemand, tu aurais dû rester sur tes enquêtes, chargé de mission ou pas chargé de mission. – Nul n’est tenu d’accomplir ce qu’il sait faire. – Je n’ai pas parlé de ce qu’on sait faire, mais de ce qu’on excelle à faire. »

 

Page 50 : « Louis prit une inspiration, constata avec stupeur que Marc était parfaitement calme et lui-même presque hors de lui, alors que c’était l’inverse qui se produisait ordinairement. »

 

Page 102 : «  Un coup, c’est pour Mathias, deux coups, c’est pour Marc, trois coups, c’est pour moi, quatre, c’est pour le Vieux, et sept coups, c’est le rassemblement général avant le départ pour le front. On ne peut pas s’emmerder à monter sans arrêt les étages. – Ah, fit Louis, je n’étais pas au courant. En même temps, il examinait au plafond toute une zone de plâtre creusée de petites cupules. »

 

Page 129 : « Louis constata, médusé, que Paul Merlin ressemblait étonnamment à son crapaud Bufo, ce qui lui rendit l’homme aussitôt sympathique. »

 

Page 140 : « Clément, qui avait pigé le système depuis trois jours qu’il était là, le regardait faire en souriant. – Je faisais pareil avec les pommes, dit-il amusé. Pour les faire tomber. – Ça va tomber, confirma Marc. Tu vas voir. Une minute plus tard, Lucien dégringolait les escaliers et entrait dans le réfectoire, livre en main. »

 

Page 185 : « Merlin manifestait une certaine impatience. Il jeta un coup d’œil intrigué à Marc. – Un de mes collaborateurs, dit Louis avec assurance, spécialisé en criminologie sexuelle. Je crois qu’il pourrait nous donner un coup de main. Formidable, pensa Marc en serrant les dents. Merlin le regarda d’un air indigné et Marc s’efforça d’adopter une pose sereine et responsable, ce qui ne lui était pas facile. »

 

Page 191 : « Il n’avait jamais entendu l’expression : « avoir une mouche dans le casque ». Il supposa qu’elle était l’équivalent d’avoir une araignée au plafond, d’avoir un grain, en plus corsé, à cause du bruit permanent de la mouche et de son vol d’ahurie, et cette formule lui plut beaucoup. »

 

Page 193 : « – On ne sait jamais exactement de quoi Lucien se rend compte. Il peut se rendre compte qu’il manque une punaise au mur de l’arrière-cuisine et ne pas reconnaître son propre jumeau dans la rue. – Tu veux dire, dit Louis en garant la voiture devant un café, que ce type existe en plusieurs exemplaires ? – Ah non, je ne crois pas. Lucien assure lui-même qu’il est unique, qu’on a cassé le moule. »

 

Page 222 : « – Très bien, dit-il, fonce maintenant. On a assez perdu de temps comme ça. – Ça ne serait pas arrivé si tu n’avais pas fourré ta saleté de crapaud dans la boîte à gants. J’avais besoin d’un grand rinçage spirituel après ce contact charnel non désiré. »

 

Page 257 : « Crétin borné de Loisel. Si au moins il avait pu mettre la main sur le Sécateur… Il lui aurait enfilé le litre de sancerre avec un entonnoir jusqu’à ce qu’il crache le nom du troisième homme. Mais Thévenin s’était débiné, et les pistes se brisaient net. »

 

Page 258 : « – Tu es un peu ridicule, Lucien, fit remarquer Marc. – Soldat, dit Lucien sans se déranger de son ouvrage, si l’on avait pu nourrir les troupes au bœuf vapeur à l’oignon, la face de la guerre en eût été changée. – C’est certain. La face de la guerre t’aurait ressemblé, et les Allemands se seraient bien marrés. »

 

Page 277 : « Aux infos de dix heures, on avait parlé de lui et on l’avait qualifié de « courageux professeur d’histoire ». Marc avait souri en arrachant quelques herbes à ses pieds et remplacé la formule par « Inconscient du danger, un homme de ménage hystérique se rue sur un amphibien ». A quoi ça tient. La gloire est pavée d’ignorance, aurait dit Lucien. »

Pars vite et reviens tard – Ed. Viviane Hamy 2001

 

Page 85 : « Il ne prétendait pas à une femme comme Camille, non, dont le profil tendu était si net et si tendre qu’on se demandait s’il fallait dans l’urgence le peindre ou l’embrasser. »

 

Page 100 : « – Je pense que c’est lui, murmura Decambrais. – Le petit brun ? Vous rigolez. Un vieux maillot gris, une veste toute froissée, il a même pas les cheveux coupés. Vendeur de fleurs sur les quais de Narbonne, je ne dis pas, mais commissaire, pardon. – Je vous dis que c’est lui, insista Decambrais. Je reconnais son pas. Il tangue. »

 

Page 103 : « Dans l’eau de ce regard d’algue venait de s’allumer une lumière claire, comme un minuscule incendie crevant la bogue du flotteur. Donc ça s’allumait et ça s’éteignait, comme un phare. »

 

Page 126 : « Ces moments où il avait eu raison contre toute raison n’étaient pas ses meilleurs. Ils l’accablaient brièvement, comme s’il sentait soudain peser sur lui le poids d’un don pernicieux offert à sa naissance par une fée Carabosse devenue gâteuse et qui aurait, au-dessus de son berceau, prononcé ces paroles : «  Puisque vous ne m’avez pas conviée à ce baptême – ce qui n’avait rien de surprenant, vu que ses parents, pauvres comme Job, avaient fêté seuls sa naissance au fond des Pyrénées en l’enroulant dans une bonne couverture – puisque vous ne m’avez pas conviée à ce baptême, je fais don à cet enfant de pressentir le merdier là où les autres ne l’ont pas encore vu. » Ou quelque chose comme ça, en mieux dit, car la fée Carabosse n’était pas la dernière des illettrées ni un grossier personnage, en aucun cas. »

 

Page 155 : « Adamsberg s’assit sur un des bacs de bois en s’abstenant de tout commentaire, et le vieux prit place d’office en face de lui, avec la mine d’un homme qui va s’offrir un excellent moment. – Alors Adamsberg, on ne reconnaît plus les anciens ? On ne salue plus ? On ne respecte rien, comme d’habitude ? »

 

Page 218 : « – Je n’ai pas pour habitude de dicter la conduite de mes hôtes - Decambrais préférait ce terme à celui, trop concret, de locataire -, qui sont rois dans leurs chambres, commença-t-il. Néanmoins, eu égard aux circonstances très particulières du moment, je demande instamment à chacun de ne pas céder à l’intoxication collective et de s’abstenir de peindre un quelconque talisman sur sa porte. Une telle figure déshonorerait cette maison. »

 

Page 233 : « Tout échappait. Adamsberg ferma les yeux, la tête levée vers le blanc du ciel, dans l’espoir que l’image revienne d’elle-même, aérienne. Mais l’image était tombée au fond de son puits, comme une pierre anonyme et boudeuse, vexée peut-être qu’il ne lui ait pas accordé plus d’attention au bref moment où elle avait daigné passer, comme une étoile filante, et elle mettrait peut-être des mois avant de se décider à remonter. »

 

Page 243 : « – Tu sais, Camille, que la grandiloquence n’a jamais dépanné personne ? – Oui, ça, je le sais. C’est ma part imbécile qui me fait grandiloquer parfois. Ou petitloquer. – Il ne pousse rien sur le grandiloque, le petitloque ou le soliloque. – Sur quoi pousse-t-il quelque chose ? demanda Camille en ôtant ses bottes. – Sur le réflexiloque. »

 

Page 255 : « Le reflet frémit, et la lune fit de nouveau scintiller brièvement les liserés des ridules. C’est là qu’il était, dans l’eau, et dans l’eau brillante. Dans ces éclairs infimes qui frappaient ses yeux et s’évanouissaient. Adamsberg se cala plus fermement sur le quai, les deux mains posées au sol, le regard plongeant sous la coque blanche. Dans ces éclairs, le semeur. Il attendit, sans bouger. Et, comme une mousse se détachant des fonds rocheux et remontant mollement vers le jour, l’image perdue la veille, sur la place, amorça sa lente ascension. Adamsberg respirait à peine, fermant les yeux. Dans l’éclair, l’image était dans l’éclair. »

 

Page 262 : « Stupéfait, il recula jusqu’au platane. Il y resta appuyé sans bouger pendant un long moment, hésitant, incertain. »

 

Page 275 : « – Si ce type parle latin, je bouffe ma chemise, dit Danglard en s’en allant. – Bon appétit, Danglard. »

 

Page 314 : « Parce qu’un Journot ne connaît pas l’échec, depuis 1914, et il ne doit pas le connaître. Estalère siffla entre ses dents. – Alors moi, dit-il, je ne suis pas un Journot. J’en suis sûr, maintenant. – Moi non plus, dit Adamsberg. »

 

Page 317 : « – Merde, Estalère ! cria Adamsberg. Le type ! Foncez sur le type ! – Retancourt est dessus, expliqua Estalère comme s’il avait lâché ses chiens. »

 

Page 319 : « – C’est curieux que ses parents l’aient appelée Violette. – Vous savez, commissaire, un bébé, ce n’est pas gros, on ne peut pas se douter que ça va se transformer en char d’assaut polyvalent. Mais elle est très douce, comme femme, ajouta-t-il aussitôt pour corriger. Très gentille. – Oui ? – Faut la connaître, évidemment. »

Sous les vents de Neptune – Ed. J'ai lu, mars 2004.

 

Page 10 : « Les dossiers se pétrifiaient à la suite. Dossiers primordiaux, crimes de sang. Dont l’énorme chaudière n’avait que faire. Elle attendait, princière et tyrannique, qu’un homme de l’art voulût bien se déplacer pour se mettre à ses pieds. »

 

Page 11 : « Le capitaine était sujet à de brusques expulsions de savoir, aussi fréquentes qu’incontrôlables, un peu à la manière d’un cheval qui s’ébroue dans un frisson bruyant. Il suffisait d’un faible stimulus – un mot peu usité, une notion mal cernée –, pour que s’enclenche chez lui un développé érudit et pas nécessairement opportun, qu’un geste de la main permettait d’interrompre. »

 

Page 13 : « – Vous ne pouviez pas le dire plus tôt ? demanda Danglard. Avant que je ne tape tout ce rapport ? – Je n’y ai songé que cette nuit, dit Adamsberg en fermant brusquement le journal. En pensant à Rembrandt. »

 

Page 29 : « Et seul Adamsberg était capable de distordre la vie ordinaire pour en extraire ces incartades, ces courts éclats de beauté saugrenue. Que lui importait alors qu’il l’arrache au sommeil pour le traîner par un froid mordant devant Neptune, à plus de minuit ? »

 

Page 77 : « Vous réalisez ? A quel âge a-t-il commencé ses ravages, votre barbe-Bleue ? A l’école primaire ? Un autre style que Danglard, mais la même objection, naturelle. »

 

Page 122 : « Il se sentit soudain très petit. Faites-vous petit, avait ordonné Brézillon. Eh bien, c’est ce qu’il faisait, emportant néanmoins dans son sac quelques cheveux perdus par un mort. »

 

Page 132 : « – Criss, me chante pas de bêtises, reprit le surintendant. Celui qui est habillé comme un quêteux ? – Excite-toi pas, je te dis que c’est lui. – Ce serait pas plutôt le grand slaque bien vêtu ? – Je te dis que c’est le brun. Et c’est un boss important là-bas, un as. Alors barre-toi les mâchoires. »

 

Page 135 : « Il se sentait une sympathie immédiate pour le sergent Fernand Sanscartier, le seul sous-off de l’unité, dont le visage plein et rose, percé de deux yeux bruns saturés d’innocence, semblait le désigner d’office pour le rôle du « Bon ». »

 

Page 148 : « Un soir, il s’est paqueté le beigne et les cochs l’ont pogné par les gosses. Il a pris sa débarque et je peux te dire qu’il est pas sorti du bois. C’était un maudit chien, ton chum. Alors assieds-toi dessus, puis tourne. J’avais le goût de te le dire, pour pas que tu le regrettes. »

 

Page 151 : «  Les Saint-Croix passèrent une journée difficile qui emplit le surintendant de satisfaction. Il avait fait pleurer Linda pour collecter ses larmes et courir Jules dans le froid pour recueillir sa morve. Tous les prélèvements avaient été opérants et il rentra à la GRC en chasseur victorieux, avec ses cartons et  trousses étiquetés. »

 

Page 157 : « Pourquoi fallait-il que toutes ses pensées le ramènent au Trident ? Comme ces griffures des ours sur les troncs ? Comme ce lac décédé qui vivait sans un bruit, tapi sous une surface de vie, boueux, grisâtre, où se mouvait un hôte hérité d’un âge mort ? »

 

Page 167 : « – Faut qu’on se mouve. Si le boss nous pogne à brasser de l’air, il va manger son bas. »

 

Page 176 : « – Epatant, dit Adamsberg, en dessinant une grosse reine fourmi poursuivie par une centaine de mâles ailés. – Tu dessines quoi ? s’interrompit Portelance, contrarié. – La course des fragments à travers le gel. C’est pour mieux fixer mes idées. »

 

Page 198 : « – Criss, ça arrive à tout homme de se barbouiller la face. Et c’est pas utile de tambouriner la nouvelle pour que ça s’entende à travers les branches. Après, il n’y a plus moyen de leur faire taire le bec. »

 

Page 251 : « – Retancourt, je ne suis pas une épingle à cheveux. En quoi comptez-vous me transformer ? – C’est moi qui me transformerai. En pylone. »

 

Page 253 : « – C’est cela que vous avez fait à Danglard, dans l’avion ? – Non. Danglard avait juste peur de mourir. – Et moi, Retancourt ? – Peur du contraire, exactement. »

 

Page 258 : « – Bon dieu, Retancourt, vous voulez que je me plaque comme un singe dans votre dos ? – Que vous vous plaquiez comme une sole même. Plaqué, c’est le concept. »

 

Page 271 : « – Ce qui m’amuse, Berthe, c’est qu’Adamsberg nous ait fait la balle. Il lui a joué une belle partie de cochon, à Laliberté. – Je t’empêche pas de rire, mais présentement, c’est nous qu’allons se faire brasser la cage. »

 

Page 288 : « Assis à trente centimètres du sol, Danglard lui parut ridicule. Mais il n’eut pas d’autre choix que de prendre place à ses côtés, sur une chaise de même hauteur, mais rouge. »

 

Page 309 : « – Ben Josette, dit Clémentine, si t’as une idée, faut pas la laisser moisir. Il a que six semaines, notre gars. – Il est de confiance ? demanda Josette. – Il mange à notre table. Pose pas des questions sottes. »

 

Page 312 : « Josette, joue pas avec la nourriture, c’est pas que ça me gêne personnellement mais ç’aurait pas été du goût de mon père. »

 

Page 314 : « Sur l’écran s’affichaient à grande vitesse des séries de chiffres et de lettres innombrables auxquelles Josette répondait par des lignes tout aussi hermétiques. Adamsberg ne voyait plus l’engin comme à l’habitude mais comme une sorte de grosse lampe d’Aladin dont le génie allait sortir pour lui proposer aimablement d’exaucer trois vœux. »

 

Page 316 : « – J’ai plusieurs choses, dit Josette après un moment. Mais rien après 1987. – C’est parce qu’il est mort. Il a dû changer de nom. – C’est obligé, après la mort ? – Cela dépend du boulot qu’on a à faire, je suppose. »

 

Page 328 : « – Restez au lit, Danglard. Je veux seulement vous laisser un message. – Je continue de dormir et je vous écoute. »

 

Page 338 : « – On explore un nouveau canal, commissaire ? demanda Josette. – Puisque je te dis qu’il l’est plus. C’est un monde, ma pauvre Josette. »

 

Page 343 : «  Il revit le pouce de Brézillon et ne put s’empêcher de se demander ce qu’il adviendrait si l’on fourrait une cigarette allumée dans la gueule d’une lamproie. Entreprise impossible puisque la bête vivait sous l’eau. Bête qui s’en alla obstruer la cathédrale de Strasbourg. En compagnie du lourd papillon nocturne qui hantait le grenier du Schloss, mi-oreille, mi-champignon. »

 

Page 377 : « Et s’il obstruait les fenêtres de la GRC avec le surplus animal ? Bloquant l’arrivée d’oxygène, saturant l’air des émanations fétides des bêtes ? Laliberté tomberait mort dans son bureau. Il faudrait sauver Sanscartier le Bon de l’asphyxie, et Ginette aussi, avec sa pommade. Mais aurait-il assez d’animaux ? La question était importante, l’opération exigeait de grosses bêtes, non pas des escargots ou des papillons. Il lui fallait du bon matériel, si possible fumant, comme les dragons. Et les dragons ne se trouvaient pas sous le pas d’un cheval, mais se terraient comme des lâches dans d’inaccessibles cavernes. »

 

Page 413 : « Danglard était posté à moins d’un mètre derrière le juge, progressant avec le silence de la Boule. Son pompon rasé sur la tête, une bombe de gaz dans la main droite, son Beretta dans la main gauche. Adamsberg éleva le revolver vers son front. »

 

Page 420 : « Tu te figures-tu ? Six mètres cubes pour quelques cheveux. C’est comme chercher une aiguille dans un voyage de foin. »

 

Page 422 : « – Inquiète-toi pas, je l’ai pogné par les chnolles dans son pick-up. Mais pour le faire jaser, ça a été une autre affaire. Il se tenait sur sa grandeur et il m’a d’abord conté des romances par poignées. Alors j’y suis allé tout fin drette et je l’ai menacé de le mettre à la glacière s’il continuait à me niaiser avec ses bêtises. »

 

Page 427 : « Je peux t’açartener qu’il m’a donné de la marde et défilé son chapelet. Il m’a même accusé d’avoir été de complice avec toi et de t’avoir aidé à prendre le bord. Faut dire que j’avais royalement mis le doigt entre l’arbre et l’écorce. »

 

Page 442 : « Il en faut peut-être aussi, chez les cops, des pelleteux de nuages. »

Quand sort la recluse - Flammarion 2017

Page 18 : « – Quatre millions deux cent mille euros ? dit le timide brigadier Lamarre, qui prenait la parole pour la première fois. Mais il nous faudrait combien d’années pour avoir ça ? – Ne cherchez pas, Lamarre, dit Adamsberg, levant une main apaisante. Vous allez vous faire du mal inutilement. »

Page 20 : « Mue par ce réflexe animal conservé depuis la nuit des temps, la troupe des agents évoquait tout à fait un groupe de gerbilles cherchant à capter l’odeur de l’ennemi dans le vent. »

Page 25 : « Une tête animale répugnante, aux yeux fixes, ouvrant une énorme gueule bardée de dents terrifiantes. – Qu’est-ce que c’est que cette merde ? cria-t-il. – C’est mon poissonnier, commença Voisenet. – Ce n’est pas votre poissonnier ! – C’est une murène de l’Atlantique à robe marbrée, répondit Voisenet avec hauteur. »

Page 60 : « Adamsberg avait l’habitude de dire que Retancourt pouvait convertir son énergie en autant de fruits différents que l’exigeaient les circonstances. Il supposa qu’en ce moment, elle la convertissait en réfrigération et perte d’odorat. »

Page 86 : « – Dès qu’il y a des morts, les flics rappliquent. Mais vous n’allez pas arrêter des recluses[1] pour assassinat quand même ? – Non. – Remarquez qu’elles seraient à l’aise dans une cellule, si vous leur mettez un petit tas de bois pour se cacher. Pardon, je riais. Je faisais une blague. »

Page 131 : « Mieux vaut que vous le sachiez, on entre dans les terres du piratage. – Les mers du piratage. Les pirates, donc les mers. – Si vous voulez. Les mers du piratage. Vous devenez comme Danglard ? demanda-t-elle en souriant. A cheval sur les mots ? – Qui pourrait devenir comme lui, lieutenant ? C’est seulement que je trouve cela plus joli : les mers. – C’est parce que vous rentrez d’Islande. Et ces mers seront brumeuses. »

Page 139 : «  – Tu fumes ? demanda Descartier. – Non, je fume celles de mon fils. – Quand je t’ai connu, t’avais pas de fils. – Non, je ne l’ai croisé qu’à ses vingt-huit ans. – Tu n’as pas l’air d’avoir tellement changé. Qu’est-ce que tu proposes ? – Il est quelle heure ? »

Page 209 : « Il n’avait pas perdu son temps néanmoins : apprendre le mot « loxoscélisme », annihiler l’angoisse du lieutenant Froissy, savoir pourquoi un chien accompagnait Saint-Roch, nourrir les merles et se souvenir d’un rêve. »

Page 229 : « Je demande quelques minutes et je vous réponds. – A quoi ? – A la question suivante que vous allez me poser. – J’ai une question suivante ? Très bien Froissy, j’attends. »

Page 242 : « – Une idée, lieutenant ? – Le chat, c’est l’heure de sa bouffe. Imaginez Retancourt à son retour, découvrant que La Boule a maigri. – Il a de la marge. »

Page 291 : « Comme tant d’autres, Adamsberg aimait les voyages en train, qui vous faisaient l’offrande d’une parenthèse, voire d’une excursion fugitive hors du monde. Les pensées s’y mouvaient mollement, fuyant les écueils. »

Page 295 : « Il rentrait d’un périple où il les avait tous embarqués – Danglard excepté –, en chef vaincu sur un vaisseau démâté, fracassé contre les arêtes des faits incontournables. »

Page 297 : « Froissy, dit Adamsberg en sortant un billet de sa poche, il y a des framboises à l’épicerie du coin, allez en chercher. Et ajoutez du cake. Voisenet, trouvez-leur une écuelle pour l’eau. Il n’a pas plu depuis dix jours. Retancourt, surveillez tout de même le chat. Noël, Mercadet, ôtez les grilles d’arbre, Justin, Lamarre, arrosez la terre, amollissez-là. Qui connaît un magasin de pêche dans le coin ? »

Page 308 : « – Ah, c’est cela le mot ? « Arachnophobie » ? Attendez, je note. – Mais pour la voir, laissez tomber, commissaire, vous êtes un homme. – J’oubliais. – Que vous êtes un homme ? Ce n’est pas normal, commissaire. Ça se voit, tout de même. – Non, j’oubliais qu’elle ne me supporterait pas. »

Page 315 : « En dépit du contexte calamiteux de cette enquête fourvoyée, Adamsberg notait que les dos étaient plus droits qu’à l’ouverture de la réunion, les postures plus décidées, et que des regards revenaient se poser sur la carte du monde. Certains, peut-être, s’imaginaient hors de cette salle aux sièges en plastique, affalant les voiles dans la tempête, s’accrochant aux mâts, colmatant les brèches, avalant les biscuits avariés. »

Page 343 : « Adamsberg monta prévenir Noël, qui s’envoyait une bière dans la salle du distributeur à boissons, aux côtés de Mercadet qui dormait. – Vous le veillez, lieutenant ? – Les réunions me donnent soif. Pourquoi m’avez-vous empêché de lui casser la gueule ce matin ? Il s’est conduit comme un porc. »

Page 382 : « – Elle leur à craché dessus, dit Veyrenc, que l'annonce des deux derniers meurtres avait assommé. – Mais c'est certain, dit Adamsberg en tirant bruyamment sa chaise et se rasseyant. – Tu te fous de moi. »

Page 406 : « Adamsberg prenait conscience que ce n'était pas une seule "proto-pensée" qui embrouillait son esprit mais toute une bande éparse de bulles gazeuses - et bien sûr que cela existait - , dont certaines si petites qu'on pouvait à peine les discerner. Il les sentait s'agiter dans des voies diverses et leurs trajectoires s'affoler. »

Page 416 : « Il n'y a nulle part où loger. Je dors dans la voiture, je me lave dans le ruisseau, je bouffe dans un routier. Cela te convient ? – Parfait. J'apporte de quoi améliorer l'ordinaire. – Prends deux tenues anti-contamination et le bazar habituel. – Et des fringues. – S'il te plaît. »

Page 424 : « Pigeonnier, j'ai pas trouvé le mot. Evitement : angoisse de l'entrave (pigeon entravé) ou angoisse d'être pigeon (psychiatre). Il n'y a plus personne à tuer (Veyrenc). Tout grince là-dedans (Retancourt). Ca roucoule sans cesse (Retancourt). Martin-Pêcherat = martin-pêcheur. Affaire réglée. A vrai dire, cette liste évoquait plus une incantation ésotérique, un mantra, qu'une quelconque recherche de sens. »

Page 440 : « Il se sentait bien, un peu comme dans la parenthèse d'un train, percevant tous les bruits de la nature avec netteté, le croassement de grenouilles lointaines, le battement des ailes des pipistrelles, le halètement d'un hérisson, assez proche de sa tente, le chant inattendu d'un ramier qui, au lieu de dormir comme tous les oiseaux diurnes de la terre, s'obstinait à lancer son appel nuptial. »

Page 444 : « Parfois, l'attente durait peu. Cette fois, elle lui parut très longue. Et elle le fut. C'était une lourde bulle, maladroite peut-être, sachant mal se mouvoir, trouver la force de s'élever sous l'eau. Les passants évitaient cet homme immobile ou le heurtaient sans le vouloir, et peu importe. Il ne fallait à aucun prix les regarder, ni esquisser un geste ni murmurer un mot. Pétrifié, il attendait. Brutale, la bulle éclata en surface et lui fit lâcher son carnet. Il le ramassa, chercha un stylo et nota d'une écriture chancelante : Le mâle oiseau de la nuit. »

Page 447 : « – Excuse-moi, coupa Veyrenc, troublé par le décousu du discours d'Adamsberg, je vais prendre un verre d'armagnac. – Moi aussi, commande deux trucs. – Pour toi aussi ? demanda Veyrenc, soucieux de l'état de confusion du commissaire. – Oui. – Un verre de quoi ? – De machin. Tu vois ce qui les tient ? C'est le lieu. Le lieu où cela se passe, le lieu où cela roucoule, le lieu où cela grince. Grincer : le lieu où ça coince, le lieu où cela déraille. – Retancourt parlait de la maison de Louise. – Oui, celle-là, Socrate. Tu comprends où cela nous mène, si tu raccroches tout simplement cela au pigeon ramier et aux noms doubles ? Le serveur avait déposé les verres et Veyrenc en avala presque la moitié d'un coup. – Tout simplement, non, dit-il. »


[1] araignées