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2 articles avec romans

André Dhôtel

Publié le par Aneth

1900-1991

Le Pays où l’on n’arrive jamais – Ed. Pierre Horay, 1955

Page 18 : « Ce qui l’enchantait, c’était le timbre des voix qui sonnait doucement dans la soirée. Il y avait la voix de basse du bedeau, la voix comme une chanson de la jeune boulangère, et bien d’autres encore, tantôt mélancoliques, tantôt joyeuses. »

Page 25 : « Elle restait fidèle à la règle qui voulait que Gaspard fût écarté lorsqu’une affaire de quelque importance se présentait, et c’était un pis-aller que de le cantonner au restaurant. Une fois de plus il serait éloigné de tout événement, et il ne saurait jamais d’où cet enfant venait, ni qui il était. »

Page 47 : « A peine Gaspard était-il venu à ses cueillettes pendant trois après-midi, qu’il eut la sensation que quelqu’un l’épiait. Lorsqu’on se met une telle idée en tête il est difficile de s’en débarrasser. A chaque instant Gaspard se tournait et il écoutait. Vers la fin de la semaine il entendit des bruits inaccoutumés sous les taillis. D’abord il crut que c’était quelque lièvre ou un renard ou bien encore un chevreuil. Cependant les bruits qui parvenaient à Gaspard, remuements de feuilles, éclatements de branche mortes, indiquaient des démarches peu précautionneuses. Le samedi il crut entendre une rumeur de galopade. Il courut au tournant du chemin, mais le chemin désert s’étendait à perte de vue sous les futaies. »

Page 53 : « Il passa dans des sous-bois marécageux où les herbes pâles et les campanules s’élevaient au milieu des ombres. Un autre bois était fait presque uniquement de peupliers morts, après quoi on découvrait une clairière emplie de fleurs rouges et de myosotis. C’est impossible de tout décrire. Comme on traversait des rocailles semées de bruyères, les fers du cheval lancèrent des étincelles et ce fut à ce moment que l’orage éclata. Un orage qui emplissait les trois quarts du ciel. Le vent s’élevait. Cette région de bruyères permettait de voir au loin le soleil qui au même moment brillait dans l’azur à l’horizon de la forêt. La lumière rasante faisait paraître d’un noir intense les nuées qui furent déchirées bientôt par cent autres lumières, lorsque les éclairs les parcoururent. Certains éclairs doubles ou triples fondaient au milieu des bruyères et une pluie cinglante tomba. »

Page 74 : « « Dans quel monde suis-je tombé ? songeait Gaspard. Moi, que ma tante vouait à la routine, j’ai été emporté par un cheval pie, envoyé ici par un coiffeur baroque, et voilà que je joue aux dames avec le fils d’un collectionneur de moustaches de chat, qui est immensément riche. En outre, le garçon veut m’emmener à Anvers, par quels moyens, mon Dieu ? » – Si vous ne savez pas jouer, cela ne fait rien dit Théodule. J’aime bien gagner. »

Page 105 : « Maître Sedagne utilisait pour préparer ses mets une énorme quantité d’ustensiles. Gaspard connut quel tourment c’était que d’extirper le moindre résidu de quinze ou vingt modèles de presse-purée et de moulins à viande et à légumes, tout pareils à des instruments de chirurgie. A leur propos, Maître Sedagne parlait, non pas de propreté, mais d’asepsie. »

Page 118 : « Une drôle de campagne. Des chênes, des bouleaux et en même temps des palmiers. Une forêt avec une clairière. Un peu plus loin on apercevait une mer bleue. Avant d’ouvrir le livre, j’ai été sûre que c’était une chose vraie. »

Page 128 : « Il se dirigea vers la plage et cacha sa ceinture dans le sable. A ce moment il se sentit tout à fait libre. Les lieux étaient déserts. Il se mit à courir devant les façades des villas. Il arriva à une allée entre les jardins. Il eut le soudain désir de s’y engager. Il ne pouvait être venu de si loin, sans voir cette ville étrangère. Dans la clarté de la lune il distinguait des buissons de fleurs et des arbrisseaux. Il parvint à une avenue qui allait vers le port. Au bout de l’avenue, une place avec des magasins fermés. Il aperçut un policeman casqué de blanc qui traversait la place. Il rebroussa chemin, obliqua dans une rue vers la campagne. Au-delà des maisons s’élevaient des collines baignées de lumière. Des arbres sur les collines, mais alentour une terre assez aride. Il arracha une tige d’herbe-sèche et la fourra dans sa poche. Il respira longuement. Il revint sur la plage. »

Page 132 : « Gaspard se mit à marcher. Il suivit une rue qui le mena dans la campagne et sans se rendre compte il parcourut une assez longue distance. Des larmes coulaient de ses yeux jusque sur ses épaules nues. Il s’était finalement engagé dans un sentier qui aboutissait à une impasse formée par des rochers. Au-dessus des rochers il y avait un bois de pins. Ces pins étaient tous morts. Ils prenaient dans la clarté de la lune des dimensions énormes. Un grand oiseau de nuit monta au-dessus de leurs branches dépouillées. Gaspard se jeta à genoux. »

Page 147 : « Gaspard fut étonné par ce dénouement. Il n’avait rien à répondre. Il comprenait qu’on avait cherché à tromper Hélène et à le tromper pour les ramener l’un et l’autre à la routine ordinaire. On ne leur avait même pas permis de se revoir. »

Page 149 : « Il aperçut tout près de sa main le verrou de cuivre de la portière. Près de ce verrou, la plaque d’émail avec la phrase habituelle qui recommande aux enfants de ne pas jouer avec la serrure. Gaspard fut saisi d’un élan soudain. Après avoir regardé si aucun obstacle ne l’empêchait, il ouvrit la portière et sauta à contre-voie. »

Page 157 : « Les conseils de Niklaas, Gaspard n’était pas près de les suivre, bien qu’il fût considérablement étonné, ainsi que Ludovic et Jérôme, par la richesse de la cité et des campagnes qui se déroulaient à leurs pieds. Il avait bien trop d’impatience et devait s’attendre à de nouvelles péripéties. »

Page 160 : « Sans même le savoir, il avait la conviction que tout ce qui ferait sa vie lui serait donné par la forêt. Il y a dans les bois une grande paix fraternelle. La nuit, dans les ténèbres, on y perçoit plus de choses que pendant le jour, car les moindres bruits ont une portée considérable. Les garçons s’arrêtèrent pour écouter des froissements légers de feuilles mortes au passage du gibier qui gagnait les lisières. Puis il y eut une bousculade assez brutale dans le lointain.  – Un sanglier, murmura Gaspard. »

Page 173 : « Gaspard ne doutait pas qu’Emmanuel Residore ne fût complètement fou, mais depuis le temps de Lominval il avait appris que l’originalité est la règle en ce monde, et qu’il faut avant tout ne pas contrarier les bonnes dispositions des gens que l’on rencontre. »

Page 182 : « Ne suis-je pas un inventeur ? Et inventer, ne signifie-t-il pas découvrir ? Le latin non plus que le turc, l’arabe et le patois bêche de mer n’a de secrets pour moi. Ma profession m’oblige à connaître toutes les civilisations. N’ai-je pas, pour un film d’amour hellénique, reconstitué tout le palais de Cnossos en ciment, alors que l’original était simplement en bois, n’ai-je pas rétabli dans leurs fastes magiques et redécouvert tous les cousinages des rois de Crète ? »

Page 183 : « M. Residore tira de sa poche une lettre avec tant de vivacité qu’il sembla l’avoir saisie au vol comme elle passait dans l’air : »

Page 193 : « A vrai dire les masques, malgré leurs regards troués et leurs mâchoires d’animaux, avaient une beauté singulière. L’effroi le pénétrait, mais il se dit qu’il devait les regarder bien en face. Il y avait aussi des figures de pierre et de marbre étrangement paisibles. Gaspard découvrit une tête immense enveloppée d’une chevelure de paille et qui avait des yeux comme des rubis et la bouche grande ouverte. Il se contint et regarda la grande figure. Au milieu de la bouche il y avait un bouton de porte. Doucement, malgré sa crainte, il le saisit et un vantail s’ouvrit sur un vaste palier qui devait appartenir à l’escalier central. Gaspard respira. »

Page 212 : « A mesure que l’on poursuivait le repas, il devenait évident pour chacun qu’il fallait reprendre la vie ordinaire. Mais on ne pensait ni au travail ni aux sermons de Niklaas. On était saisi par l’air vif du mois de septembre. Il y avait dans cet air et dans cette forêt quelque chose de brutal qui ravivait l’ardeur de la vie. Jamais on n’oublierait. En regardant cette belle vallée, on a le loisir de songer que la terre entière c’est le grand pays, mais cela ne nous satisfait pas complètement. On se dit qu’il faut rendre la terre encore plus belle, par le bonheur des hommes et par les histoires que l’on reprend inlassablement. Il semble que la vie restera toujours inachevée. Mais on demande une chance supplémentaire. »

Page 237 : « Ils devaient se cramponner à leur banc de toutes leurs forces. A peine s’ils prenaient garde aux régions qui furent ainsi traversées. Bruyères, genêts, hautes futaies, taillis se succédaient. Deux heures passèrent ainsi. Le cheval prenait des chemins à tout hasard, montait sur des crêtes, redescendait dans des vallons obscurs. – Il est fou, murmurait Niklaas. »

L’enfant qui disait n’importe quoi – Ed. Gallimard Jeunesse, 1998 (première édition : 1968)

Page 12 : « Ces lieux étaient livrés à un désordre magnifique. »

Page 13 : « Alexis lisait les signes à la surface des eaux comme sur la terre des sentiers dans les bois. Le remous d’une truite, la fuite étoilée des alevins devant le brochet, les bulles qui montaient de la vase, l’ombre des poissons le long des roseaux, c’était pour lui une parole vivante aussi bien que la plus fine empreinte dans la poussière et les coulées sous les épines. »

Page 30 : « "Il est encore un peu sauvage, mais il se fera vite aux façons du monde, soyez-en sûrs." Ces gens donc étaient sûrs de ce qu’ils disaient. Ils voyaient les situations dans une clarté totale. Comme s’il était question de simple sauvagerie ! Comme si les choses de la vie pouvaient se dire aussi crûment. Comme s’il n’y avait pas les frémissements des graminées ou des frondaisons, le chant des pas sur les feuilles mortes et ces lumières inconnues, parfois terribles, dans le ciel ou dans les yeux des martres, des renards ou des belettes. Alexis prononça à voix très basse une série de mots barbares pour savourer son humeur méchante. »

Page 32 : « Sur une étagère s’alignaient des livres. Sous le lit il y avait des tiroirs où ranger les jeux. Bref, tout l’espace était utilisé de façon rationnelle. Pas de trou, pas d’endroit où se cacher. Chez M. Grégoire, le lit d’Alexis était un monument où l’on grimpait à l’aide d’une chaise, et les livres, les ustensiles de pêche, la carabine se perdaient dans des régions diverses, où l’on pouvait aller méditer, s’il vous prenait envie. »

Page 50 : « On voyait quelques rosiers, des lilas, des tamaris étouffés par d’immenses chardons. Au-delà du jardin se dressait une énorme bâtisse. – Il y a de l’eau par là-bas, dit Alexis. C’est peut-être un ancien moulin. »

Page 54 : « S’il aimait jouer de petites comédies fabuleuses avec ses amis, il ne pensait pas que cela pouvait aller très loin. Mais en la circonstance il se sentit soudain envahi par un charme angoissant. Il consentit à reconnaître que bien des choses dans ce moulin étaient troublantes. »

Page 62 : « Apprenez que vous ne trouverez ici rien d’autre qu’un secret de ce monde et pourtant, si vous voulez bien y prêter attention, vous comprendrez que c’est aussi une affaire comme dans les contes. »

Page 76 : « Tu peux te moquer, mais je vais t’en parler de sa façon de regarder. Figure-toi, c’est un regard instantané et malgré cela son regard change. D’abord comme celui d’un tireur qui vise avec soin, à la fois aigu et patient. Et puis il s’agrandit son regard et il y passe une grande douceur. Enfin il devient tout lumineux comme celui de quelqu’un qui a compris et qui peut comprendre n’importe quoi. C’est plus vrai que tout ce que j’ai jamais vu dans la campagne ou dans les yeux des bêtes ou dans le ciel. »

Page 89 : « Au lieu de suivre le chemin qui revenait vers la ville, il entra dans les bois, où il marcha au hasard. Il lui semblait que tout se brouillait. Aucun moyen de savoir ce que les gens pensaient au juste. Pourquoi cette vieille demoiselle l’accueillait-elle un jour pour le mettre à la porte le lendemain ? Pourquoi ses camarades lui retiraient-ils soudain toute la confiance qu’ils lui avaient donnée ? »

Page 103 : « Il demeura à peu près immobile du matin jusqu’au soir à regarder les libellules, les hydromètres et parfois le vol d’un canard, d’un héron ou des oiseaux de proie dans le lointain du ciel. »

Page 105 : « Mais quand la mule eut avancé de cent pas dans la bonne direction avec une bonne volonté tout à fait louable, de nouveau elle se retourna et cette fois elle partit à un train d’enfer. […] Alexis et Placide, d’abord déconfits, estimèrent finalement que c’était un exploit magnifique. "Raulois, Valmarie, Hodeïdah !" »

Page 108 : « Les moindres choses lui étaient précieuses comme autrefois : les feuilles mortes, les racines, les cailloux, ce brin d’herbe perdu. Il aimait appuyer sa tête sur le tronc des arbres et tenir dans ses mains les rameaux des arbustes qu’il reconnaissait rien qu’à les toucher, charmilles raides, noisetiers flexibles, cornouillers touffus, maigres bourdaines. Il contemplait les lumières et elles lui paraissaient plus vives que jamais : la lumière sombre des hauts taillis, filtrant comme à travers des vitraux, l’éclairage bleu des pins dans des perspectives de ville souterraine et sans fin, l’éclat des futaies qui était d’un autre monde avec ses abeilles sauvages et ses tourterelles. »

Page 115 : « Il avait beau se défendre de ces surprises, il ne cessait de sursauter pour des riens. Ce n’était pas de la crainte, mais comme une extrême vigilance, qui ne concernait pas les hôtes de la forêt mais toujours il ne savait quelle présence insolite. »

Page 120 : « Pourquoi ne t’es-tu pas informée d’abord dans le village ? – Je voulais connaître le Raulois, pour m’amuser. – Pour t’amuser ? – Je rêvais de te rencontrer dans les bois. – Ce n’est pas un rêve […] »

L’Ile de la Croix d’Or – Ed. Gallimard 1991 (Ed. originale 1978)

 

Page 11 : « Il ne cherchait pas à s’instruire, mais à déchiffrer n’importe quels mots pour les faire courir l’un derrière l’autre. »

 

Page 13 : « En classe il suivait le vol d’une mouche, et bientôt c’était le ciel dans la fenêtre, et dans le ciel une mouette égarée qui disparaissait derrière un mur, et sur le mur il y avait une ortie, il y avait une abeille, puis bientôt se glissait au ras de la fenêtre le haut de la tête d’un passant. "Qui est-ce ? Il a des cheveux blancs. Où va-t-il ? Chercher ses moutons ?" » 

 

Page 36 : « Il ne pouvait deviner que d’inexplicables aventures ne tarderaient pas à se déclencher au moment même où sa vie s’ouvrait à de grandes espérances. »

 

Page 44 : « ll n’y avait pas de vraie route dans son île et ce fut pour lui un enchantement de découvrir cette longue bande qui allait vers la montagne. On était au mois de mars. Sur les bas-côtés herbeux fleurissaient les anémones bleues et rouges. La joie du printemps lui comblait le cœur, mais aussi une sorte de désespoir inconnu qu’il ne comprenait pas.»  

 

Page 47 : « Lorsque Iorgos s’était levé tout à l’heure en un sursaut, il avait envoyé promener cette fichue trousse qui avait sauté dans le sac ouvert de Iannis. Un hasard peu commun avait joué, auquel on ne voulait pas croire, bien entendu. »

 

Page 60 : « Iannis je te chasserai. Non, je ne te chasserai pas. Je te remettrai dans le droit chemin par une discipline exemplaire qui te fera grincer des dents. »

 

Page 63 : « Iannis s’étendit derrière un petit mur, pour se reposer un peu, après quoi il redescendit la colline enivré et il éprouvait maintenant un immense désir d’aller très loin. »

 

Page 65 : « A voir ces fleurs, il éprouva une joie incroyable. Ici, c’était un vrai paradis, et les fleurs savaient comme le ciel bleu que jamais il n’avait volé, que jamais il ne reviendrait vers ces gens qui l’accusaient et le jugeaient. »

 

Page 69 : « S’il lui fallait accepter d’être considéré faussement comme un voleur, il se refusait d’autant plus à dérober la moindre chose. Il s’enfuit au travers d’un terrain vague semé de thym. Il pleura de faim et de rage. Mais à mesure qu’il comprenait les difficultés de sa situation, il n’en désirait que plus vivement partir pour toujours. »

 

Page 97 : « – Prends ce billet. Une jeune fille me l’a donné. Je ne veux pas le garder. Elle avait des cheveux comme Photini. – Pour une image, tu donnerais tout ce que tu possèdes, dit Loukia. – Je ne sais pas. Tu es mon amie. Je serais heureux que tu aies le billet. »

 

Page 120 : « Sur chaque corolle blanche, il y avait un trait brun, mais la blancheur en semblait d’autant plus vive. Est-ce qu’une fleur d’asphodèle peut représenter une jeune fille, mais quelle jeune fille ? »

 

Page 124 : « Une chouette se tenait en haut d’une colonne. – Peut-être elle va te raconter quelque chose, dit Auguste à Iannis. – Ça ne débite que des crottes ces oiseaux-là, prétendait Gaétan. – L’oiseau de Minerve, de Pallas Athéné, monsieur, ripostait Léon. La chouette s’envola et se perdit au milieu des buissons, et bientôt on entendit son cri dans le lointain à plusieurs reprises. »

 

Page 129 : «  Pardonner ! Ce fut ce mot qu’il entendit d’ailleurs prononcer par l’un des campeurs, qui soudain révolta Iannis. Qu’avait-il fait de mal ? Les accusations portées contre lui étaient absolument fausses. Il ne pouvait céder, au mépris de toute justice. Il lui semblait nécessaire de se sauver une fois encore plutôt que d’accepter de vivre dans le mensonge. »

 

Page 151 : « Iannis n’était pas tellement étonné que les choses tournent de cette façon. Il devait s’habituer à être pris pour une crapule. »

 

Page 208 : « – Il n’est pas question de songer à se noyer par amour ni pour toute autre raison d’ailleurs. Si tu pars en mer tu dois me promettre de batailler contre les vents, et de te réfugier avec sagesse dans la première île venue. Il ne manque pas d’îles sur ton parcours de Nafplio à Chryssonissi. Je ne veux pas avoir l’occasion de conter à Photini qu’un gentleman s’est montré assez incorrect pour aller au fond de la mer rien que pour ses beaux yeux. Au contraire je tiens à lui assurer que tu sauras vivre dans la plus noble simplicité et que tu lui adresseras bientôt de l’autre côté des flots tes salutations les meilleures. »

 

Page 231 : « Ce jour-là les vagues montant contre la falaise formaient des gerbes magnifiques. Il baissa les yeux afin de retrouver tous les détails de cette retraite qu’il aimait : les fleurs devant les deux rochers et plus loin dans les embruns ces autres fleurs violettes toujours immuables. Mais il ne voulut pas rester là à rêver. D’ailleurs la faim le tenaillait. Il se tourna brusquement. Sur le terre-plein, à une dizaine de pas, au milieu de ces marguerites au cœur orange, une fille était étendue. »

La route inconnue - Ed. Phébus, 1980

Page 11 : « Ces deux hommes se demandaient l’un et l’autre ce que voulait cette jeunesse qui ne répondait guère aux normes agréées par l’opinion. Il est vrai que M. Remirand louchait et que M. Bleuse se râclait la gorge à chaque instant, ce qui prouvait bien qu’eux-mêmes n’avaient pas toujours des façons accordées aux lois générales. »

 

Page 27 : « Ses parents ne furent pas sans remarquer son essoufflement et son trouble. Est-ce que leur garçon se déciderait enfin à mener une vie un peu plus agitée que d’habitude ? – Tu viens d’un rendez-vous, lui dit le père. – Rien du tout, dit Valentin. – On n’a pas tous les jours la chance, dit la mère. – La chance ! s’écria Valentin. Il se mit à avaler sa soupe (poireaux, pommes de terre, ça ne changeait jamais) et il garda le silence tout le long du repas. »

 

Page 44 : « "On m’y reprendra !" dit à haute voix Valentin. Bien, mais on le reprendrait à quoi ? A courir les routes ? A se soucier d’une fille entrevue ? Vraiment, de nos jours, comme disait la factrice de Bercourt, vous ne pouvez pas faire un pas sans vous empêtrer dans des emmerdements, et si c’est pas les impôts, c’est les règlements, les cancans, la circulation ou les assassins. »

 

Page 53 : « Cette ignorance de tout événement ne fit qu’angoisser Valentin. Quand on feint de croire en l’absence de la moindre entorse à ce qui passe pour normal, c’est sans doute le signe qu’une fameuse chanson se joue en sourdine. »

 

Page 66 : « Il regretta cette parole aussitôt. Il aurait dû chercher à discuter. Mais il ne lui plaisait pas de s’opposer à ses parents et d’ailleurs des atermoiements n’auraient rien arrangé. Il fallait suivre la loi commune. Il y donnerait tête baissée, puisqu’on l’empoisonnait, mais il s’ingénierait à penser à tout autre chose, ne serait-ce qu’à collectionner des cailloux, des écorces ou des porte-clefs. En fait il avait à se préoccuper d’une question plus sérieuse, quoique encore plus incertaine que quelque humble manie, pour protester contre les techniques de la vie. »

 

Page 75 : « Il y avait tant de roses que les yeux de Valentin étaient parfaitement égarés dans une vision d’une rare violence. »

 

Page 94 : « Comment faire comprendre que de puérils incidents pouvaient remettre en question le train du monde. »

 

Page 99 : « Ce fut seulement à proximité du pays que surgirent dans sa pensée M. Pinque et ses parents, tous personnages uniquement préoccupés de juger et d’exiger des réponses à leurs questions. Il freina brusquement et repartit dans l’autre sens. »

 

Page 102 : « C’était trop beau. Mais sans doute le grain de beauté de la dame apparaissait si invraisemblable qu’il n’était plus question de se soucier de vraisemblance. »

 

Page 109 : « – Monsieur le rêveur, lui dit-elle, n’avez-vous pas compris que grâce à l’habileté de vos mains vous pouvez gagner votre vie en vous employant ici et là, en ces temps où les artisans sont encore plus rares que les fantômes ? »

 

Page 140 : « La jeune fille regardait les nouveaux venus avec un étonnement silencieux. Elle ne paraissait pas vouloir se dérober non plus que se prêter à la moindre familiarité. Une douceur que rien ne pouvait altérer, beaucoup plus difficile à rompre que l’aurait été la rigoureuse expression d’une hostilité. »

 

Page 159 : « – Toujours ils me démontreront que je me moque du monde. Alors je veux me moquer du monde pendant un bout de temps. Ça me fera un plaisir immense, en attendant, et toute ma vie ça durera ce plaisir, même s’ils réussissent à me caser et à me marier. – Non, dit Valentin. »

 

Page 215 : « La disposition des rosiers ne formait pas une classification de fleuriste exploitant. Les regards passaient d’une couleur à une autre comme si c’était une carte de géographie. Il y avait des sortes de ruisselets de roses blanches, ou cramoisies, et aussi des zones de nuances variées, comme des îles irrégulières ou des atolls de corail. – C’est pour Aurore que je cueillais des roses, dit Agathe. »

 

Page 244 : « – Je voudrais vous y voir, dit le gendarme Jolicoeur. Quand on vous commande de mettre la main sur une certaine Agathe, ce n’est vraiment pas un métier. Autant chercher un marchand de charbon à minuit. Daubois qui prétendait en dépit de son métier n’avoir aucune trace de charbon sur le nez et sur les épaules ne goûta pas beaucoup l’allusion. Il s’écria : – D’abord, maintenant je vends surtout du mazout. »

 

Page 248 : « Il éclata cette fois d’un long rire tout à fait faux et méprisant, d’une telle manière que bientôt il s’étrangla. Alors il se mit à tousser, sans pouvoir s’arrêter. – Il va crever, dit le garagiste. »

 

Helen Fielding

Publié le par Aneth

Olivia Joules ou l’imagination hyperactive – Ed. Albin Michel 2004 – Traduction Françoise du Sorbier (Ed. originale : 2003)

 

Page 24 : « Elle avait raisonné en ces termes : Je n’ai que moi. Je vais me suffire à moi-même. Le reste, je n’en ai rien à cirer. Je vais trouver ce qui est bon pour moi et ce qui ne l’est pas. Je deviendrai une grande journaliste, une grande exploratrice, et je ferai des choses qui comptent. Je chercherai la beauté et l’aventure dans ce monde de merde, et je me ferai plaisir. Non mais. »

 

Page 29 : « Sentant une main sur son bras, elle sursaute. « Olivia ? » L’éternelle Melissa. « Mr Ferramo aimerait que vous acceptiez de venir à une petite soirée entre amis qu’il donne demain chez lui. » Olivia en a le souffle coupé. Le duvet de sa nuque et de ses avant-bras se hérisse. Brusquement, elle sait qui Ferramo lui rappelle. Oussama Ben Laden. »

 

Page 51 : « « Oh, c’est pas vrai ! » L’une des filles porte vivement une main à sa bouche. « J’ai le même tee-shirt. – Tu me fais marcher. – Exactement le même. – Tu l’as acheté où ? – Chez Gap. – Moi aussi ! Je l’ai acheté chez Gap. – Oh ! là ! lààà ! » Et les deux filles se regardent fixement, bouleversées par cette coïncidence quasi magique. Olivia se dit qu’elle doit intervenir avant que l’une d’elles n’explose sur le tapis blanc. »

 

Page 53 : « Il tend la main à Olivia en la regardant droit dans les seins. « Bonjour ma jolie. Je suis Alfonso Perez. Et vous… – Bonjour, Coco, Olivia Joules, dit-elle en regardant droit vers sa braguette. »

 

Page 57 : « Elle déteste les femmes qui font des effets de cheveux. Pour elle, c’est une marque de prétention particulièrement sournoise que de déguiser son orgueil capillaire et son désir d’attirer l’attention – genre « regardez comme on est belles, ma chevelure et moi » – en souci d’être bien coiffée, comme si on renvoyait ses cheveux en arrière simplement pour empêcher qu’ils ne retombent dans la figure. Dans ce cas, pourquoi ne pas utiliser une solution plus rationnelle, comme une pince ou un bandeau ? »

 

Page 60 : « Pendant une seconde, elle se sent seule et triste. Puis elle se ressaisit : elle n’est ni l’un ni l’autre. Elle est Olivia Joules. Qui a refusé de passer sa vie à préparer des œufs sur le plat au premier macho venu et à promener une poussette dans le centre commercial de Workshop. Elle s’est faite elle-même, et court le monde en quête de sens et d’aventure. »

 

Page 96 : « Tandis que Kimberley – coiffée d’une perruque à nattes brunes qui fait tout pour exalter la Cherokee qui sommeille en elle – se prépare à répéter ses répliques, Olivia se glisse hors de la pièce avec une étrange démarche à l’égyptienne, totalement inédite. Sans doute une expression spontanée et inconsciente de sa culpabilité et une façon de s’excuser de trouver le projet si minable. »

 

Page 108 : « Connor, l’expert de la contre-surveillance, se remet tant bien que mal à genoux, brandissant triomphalement le couvercle carré de la prise du téléphone avec l’expression satisfaite qu’affichent les techniciens du monde entier – as de l’informatique, moniteurs de plongée ou de ski, pilotes – lorsqu’ils ont découvert quelque chose que seul un autre technicien peut comprendre et qu’ils doivent l’expliquer à un profane. « C’est un MP 2.5 avec une puce. Il a dû lui falloir dix secondes s’il était équipé d’un DSR. »

 

Page 130 : « Elle se demande si le but de toute cette mise en scène n’est pas de la déstabiliser, de l’amener à se sentir menacée et terrifiée un moment, puis en sécurité et dorlotée le moment suivant. Comme quand on se fait épiler les jambes à la cire chez une esthéticienne volubile mais incompétente. »

 

Page 146 : « « Un billet pour la Ceiba, Honduras, demande-t-elle à la fille du comptoir. – Aller simple ou aller-retour ? – Aller simple », annonce-t-elle sombrement. »

 

Page 154 : « – No tiene importancia », dit-elle, ce qui n'est pas strictement vrai mais, comme toute bonne Anglaise, elle croit que la politesse est souveraine pour mettre de l'huile dans les rouages car, comme on dit dans le Guide des JeannettesSi tu veux pédaler comme une petite reine, N'oublie surtout pas de graisser ta chaîne ! »

 

Page 185 : « Rik réussit à donner l’impression qu’il arbore le sourire supérieur du technicien même lorsqu’il se trouve à vingt-cinq mètres de fond, avec un masque sur les yeux et un tuba dans la bouche. »

 

Page 189 : « Elle résiste à l’envie de filer à la verticale et se tourne pour voir si Rik la suit. Il sort de la galerie et fait signe du pouce et de l’index que tout va bien. Elle regrette qu’il n’y ait pas de signe pour « C’est pas grâce à toi, bougre de connard ». »

 

Page 197 : « Comment ai-je pu être aussi bête ? Miss Ruthie travaille pour Alfonso. Elle a sans doute empoisonné le gâteau à la banane et décapité Dwayne. Elle est aussi dangereuse que le petit nain maléfique à l’imperméable rouge dans  Ne vous retournez pas [film d’horreur]. Elle va surgir dans la cabine en costume de Petit Chaperon rouge et me couper la gorge. Qu’est-ce que je peux faire ? »

 

Page 206 : « D’accord, pense-t-elle, moi aussi je sais jouer à ce petit jeu-là. Elle se cale sur les coussins et lui rend son regard. Hélas, quelque chose dans ce concours impromptu titille son sens du ridicule. Elle sent le fou rire monter de son diaphragme, et éclater soudain dans son nez, si bien qu’elle est obligée de mettre la main devant sa bouche, secouée par une hilarité involontaire. « Assez ! » hurle-t-il en sautant sur ses pieds, ce qui la fait s’esclaffer de plus belle. Oh là là, elle s’est vraiment ramassée en beauté. »

 

Page 207 : « Olivia reste là, un sourire encourageant figé sur les lèvres comme lorsqu’on attend qu’un homme affreusement bègue réussisse à passer au mot suivant. »

 

Page 208 : « Elle s’assied, pensant qu’il l’a rapprochée d’elle, toujours comme le font les maîtres d’hôtel, mais il a mal contrôlé le mouvement, si bien qu’elle tombe dans le vide et s’écroule par terre. Elle manque éclater de rire, mais quand elle lève les yeux et qu’elle voit dans le regard de Feramo l’intensité de son humiliation et de sa rage, son envie de rire s’arrête tout net. »

 

Page 211 : « Lorsqu’il se retourne pour choisir la deuxième bouteille, elle remet rapidement une cuillerée de chèvre dans le plat de service et vide son verre dans la terre du figuier. »

 

Page 240 : «  – Vous avez passé beaucoup de temps à apprendre comment interroger les gens? demande Olivia. On vous a dit que le meilleur moyen de les rendre coopératifs, c'était de les exaspérer? »

 

Page 243 : « tous les indices, toutes les théories, tous les fantasmes et les soupçons les plus fous des deux dernières semaines lui tournent dans la tête comme du linge dans le tambour d’une machine à laver. »

 

Page 256 : « – C’est une ordure, un minable qui mange à tous les râteliers, et qui n’a pas plus de scrupules qu’une pute de bas étage. »  Elle entend un toussotement au fond de la pièce. Le professeur Widget examine attentivement ses ongles pendant qu’une silhouette se lève dans une des cabines à ordinateur, une silhouette familière, vêtue d’une façon qui ne l’est pas. »

 

Page 264 : « – Parce que tu avais mis un mouchard dans le figuier en pot de Feramo ? demande Olivia. – Dans son cactus aussi. Et dans le tien, puisqu’on en parle. – Et vous avez mis un pull sur l’un, un verre de Cristal dans le deuxième et du bordeaux blanc dans le troisième, intervient Widgett. Du louis-jadot 96, non ? demande Widgett. – 95, rectifie Olivia. – Ça a dû vous faire mal au cœur de le jeter ! – Ne m’en parlez pas. »

 

Page 310 : « Les exploits équestres d’Olivia se sont à ce jour bornés à quelques minutes de petit galop dans le cadre de randonnées à dos de poney. […] il ne lui reste plus un millimètre de jambe qui ne soit horriblement endolori. Les Mohamed, sobres comme des chameaux, ne semblent avoir besoin ni de manger ni de boire. Elle a quant à elle avalé trois barres céréalières depuis l’aube. Malgré tout, elle est sensible au côté aventureux de son expédition. Elle n’est pas près de galoper de nouveau ainsi, en plein Sahara, seule avec deux Rashaidas, sans avoir à subir les guides pour touristes, les Jeep de chez Abercrombie & Kent, les Allemands obèses et les gens qui essaient de vous vendre des gourdes et vous demandent de payer pour les regarder danser. »

 

Page 364 : « « Voyons, mon lapin, ne soyez pas ridicule. C’est juste un effet de votre imagination délirante. » »